Au commencement de janvier, l'auteur, accompagné de Muller, alla visiter les mines de cuivre de Polewai, situées à cinquante-deux werstes (la werste russe équivaut à 1 kilomètre 77 mètres) de Catherinenbourg. Nous entrâmes, dit-il, dans la mine de cuivre qui est dans l'enceinte des ouvrages élevés contre les incursions des Baskirs. Le rocher n'est pas inattaquable; cependant il faut pour le briser de la poudre à canon. La mine ne s'y trouve pas par couches; elle est distribuée par chambres, et donne, l'un portant l'autre, trois livres de cuivre par quintal. La terre qui la tient est noirâtre et un peu alumineuse. Comme la mine n'est pas profonde, on a rarement besoin de pousser les galeries au delà de cent brasses de profondeur; aussi n'est-on pas beaucoup incommodé des eaux, qui d'ailleurs sont chassées par des pompes que la rivière la Polewa fait agir.
De la mine nous allâmes aux fonderies, où l'on voit tous les fourneaux nécessaires pour préparer la pierre crue et le cuivre; dans le même endroit sont les forges avec les marteaux. Tous ces ouvrages sont mis en mouvement par la Polewa, qu'un batardeau fait monter.
Il ne se passa rien de remarquable à Tobolsk avant le 17 février. La semaine du beurre (c'est ainsi qu'on appelle ici le carnaval), qui commença ce jour-là, mit en mouvement toute la ville; les gens les plus distingués se rendaient continuellement des visites, et le peuple faisait mille extravagances; on ne voyait et l'on n'entendait jour et nuit dans les rues que des courses et des cris; la foule des passants et des traîneaux y causait à chaque instant des embarras. Une nuit, passant devant un cabaret, je vis beaucoup de monde assis sur un tas immense de neige, qu'on avait élevé exprès. On y chantait et l'on y buvait sans relâche; la provision finie, on renvoyait au cabaret. On invitait tous les passants à boire, et personne ne songeait au froid qu'il faisait. Les femmes se divertissaient à courir les rues, et elles étaient souvent jusqu'à huit dans un traîneau.
A Pechler, j'entrai dans une maison de Tatares. Ceux du district de Tobolsk ne sont nullement comparables aux Tatares du Kazan pour la politesse et la propreté. Ces derniers ont ordinairement une chambre dans laquelle toute la famille vit pêle-mêle avec les bœufs, les vaches, les veaux, les moutons. Cette malpropreté provient vraisemblablement de leur pauvreté: c'est par la même raison qu'ils ne boivent que de l'eau.
Autant la ville avait été tumultueuse dans la semaine du beurre, autant elle paraissait tranquille dans les fêtes qui la suivirent. On voyait tout le monde en prière. La dévotion éclata surtout dans une cérémonie qui se fit le 3 mars à la cathédrale, et qui fut célébrée par l'archevêque du lieu. Elle commença par une espèce de béatification de tous les czars morts en odeur de sainteté, de leurs familles, des plus vertueux patriarches, et de plusieurs autres personnages, du nombre desquels fut Jermak (Cosaque), qui avait conquis la Sibérie; ensuite on prononça solennellement le grand ban de l'Église contre les infidèles, hérétiques et schismatiques, c'est-à-dire contre les mahométans, les luthériens, les calvinistes et les catholiques romains, supposés auteurs du schisme qui sépare les deux églises. Pendant tout le carême on n'entendit point de musique; il n'y eut aucune sorte de divertissement, ni noces ni fiançailles. Si nous n'eussions eu des Tatares à observer, nous aurions été réduits à la plus grande inaction.
Le 15 mars, nous eûmes avis qu'il se faisait une noce tatare au village de Sabanaka; nous fûmes curieux de la voir, et nous nous rendîmes sur les lieux. On compte de Tobolsk à Sabanaka sept werstes anciens. Nous allâmes droit à la maison des nouveaux mariés; nous fûmes conduits, avec d'autres étrangers qui avaient eu la même curiosité que nous, dans une chambre particulière où l'on avait rangé des chaises pour nous recevoir. Nous y trouvâmes aussi des bancs larges et bas que nous avions vus jusqu'à présent dans toutes les chambres tatares, et ils étaient couverts de tapis; on y avait servi un gâteau, de gros raisins et des noix de cèdre. Comme nous arrivions dans la chambre, on nous présenta de l'eau-de-vie à la manière russe, et ensuite du thé. On nous prévint qu'on avait rassemblé à Tobolsk quelques chevaux qui viendraient en course pour disputer les prix. C'est un ancien usage dans toutes les noces tatares de donner le spectacle de ces courses avant de commencer la noce. Or, afin qu'il se trouve toujours des cavaliers et des chevaux pour les courses, il y a des prix proposés, tant de la part du marié que du côté de la mariée, et le plus considérable est adjugé à celui qui atteint le premier le but. Le prix donné par le marié était une pièce de kamka (étoffe) rouge, une peau de renard, une pièce de chamvert, une pièce de tschandar (ces deux dernières étoffes sont de coton et tirées de la Kalmoukie), et une peau rousse de cheval. De la part de la mariée, il y avait une pièce de kamka violet, une pièce d'étoffe de Bukharie rayée rouge et blanc, moitié soie et moitié coton, qu'on nomme darei; une peau de loutre, une pièce de kitaika rouge, et une peau rousse de cheval; ce qui faisait en tout dix prix destinés pour les meilleurs coureurs. Ces prix étaient attachés à de longues perches, et étalés devant la maison des mariés.
Vers les onze heures, on vit arriver trois cavaliers. Ce furent deux jeunes garçons russes qui remportèrent les trois premiers prix. Quelque temps après il en arriva plusieurs autres, qui étaient presque tous de jeunes Tatares ou de jeunes Russes. Les prix furent donnés aux dix premiers; mais nous apprîmes qu'on les distribuait quelquefois avec un peu de partialité, et qu'ici particulièrement il y avait eu de la faveur. A peu de distance, il y avait deux tables, sur chacune desquelles était un instrument de musique tatare, consistant en un vieux pot sur lequel était un vieux cuir bien tendu, et sur lequel on frappait comme sur un tambour. Cette musique n'était pas merveilleuse; cependant il y avait une si grande foule de Tatares empressés de l'entendre, qu'on avait de la peine à en approcher.
Après la distribution des prix, nous passâmes dans la chambre du marié, qui était dans la cour de la maison où demeurait la future. Cette chambre était remplie de gens qui se divertissaient à boire. Deux musiciens tatares étaient de la fête: l'un avait un simple roseau percé de trous avec lequel il rendait différents sons; l'embouchure de cette espèce de flûte était entièrement cachée dans sa bouche; l'autre raclait un violon ordinaire. Ils nous jouèrent quelques morceaux qui n'étaient pas absolument mauvais; nous fûmes surtout invités à la chanson ou romance de Jermak, qu'ils nous assurèrent avoir été faite dans le temps que ce guerrier conquit la Sibérie, et que leurs ancêtres furent soumis à la domination russe.
De là nous repassâmes dans la première chambre, d'où nous vîmes le marié, conduit par ses paranymphes et par ses parents, faire trois fois le tour de la cour. Lorsqu'il passa la première fois devant la chambre de la mariée, on jeta des fenêtres de celle-ci des morceaux d'étoffe que le peuple s'empressa de ramasser. Le marié avait une longue veste rouge avec des boutonnières d'or; son bonnet était brodé en or, et de la même couleur. De la cour il se rendit dans une chambre où l'aguns (prêtre égal en dignité à un évêque), deux abuss ou abiss, et deux hommes qui représentaient les pères du marié et de la mariée, étaient assis sur un banc. Il y avait dans cet endroit une grande foule de spectateurs accourus pour voir la cérémonie. Les deux paranymphes entrèrent dans la chambre avant le marié, et demandèrent à l'aguns si la cérémonie se ferait. Après sa réponse, qui fut affirmative, le marié entra; les paranymphes lui demandèrent si lui N. pourrait obtenir N. pour femme. Alors l'abiss envoya chez la mariée pour avoir la réponse. Son consentement étant arrivé, et les pères et mères des futurs conjoints ayant aussi donné le leur, l'aguns récita au marié les lois du mariage, dont la principale était qu'il ne prendrait jamais d'autre femme sans le consentement de celle qu'on allait lui donner. A toutes ces formalités le marié gardait un profond silence; mais les paranymphes promirent qu'il ferait tout ce qu'on exigerait de lui. L'aguns, pour lors, donna sa bénédiction, et il finit la cérémonie par un éclat de rire qui fut imité par plusieurs des assistants. Pendant tout ce temps, les parents et les amis des mariés apportaient des pains de sucre pour présents de noce. Après la bénédiction nuptiale on cassa ces pains en plusieurs morceaux; on sépara les gros des petits, et on les mit sur des assiettes. Les plus gros furent distribués au clergé, et les autres aux assistants; nous eûmes chacun environ deux onces de sucre. On quitta cette chambre pour aller se mettre à table, et nous fûmes servis dans l'endroit où l'on nous avait reçus d'abord. Le repas était composé de riz, de pois, de bœuf et de mouton. A une heure après midi nous nous retirâmes, et nous revînmes à Tobolsk. Nous sûmes depuis que la noce avait duré trois jours, pendant lesquels on n'avait cessé de boire et de manger.
Nous ne vîmes rien de remarquable à Tobolsk jusqu'au 14 avril, jour où finit le carême. Les cérémonies de Pâques usitées chez les Russes parmi le peuple sont ici les mêmes. Le 15, nous eûmes à peu près le même spectacle qu'on nous avait donné à Catherinenbourg, si ce n'est qu'il se fit en plein jour: ce fut la représentation d'une pieuse farce toute semblable à nos anciens mystères, et distribuée en trois actes.