CHAPITRE I

VOYAGES DU PROFESSEUR GMELIN, MEMBRE DE L'ACADÉMIE
DE SAINT-PÉTERSBOURG, DANS LES ANNÉES 1733-1737.

Originaire d'Allemagne, mais établi en Russie comme professeur de botanique, le docteur-médecin Gmelin fut, en 1733, chargé par le gouvernement d'explorer toute la Sibérie, y compris la presqu'île de Kamtchatka. Accompagné de deux autres naturalistes nommés Muller et de Lille de Coyère, ses collègues à l'Académie de Saint-Pétersbourg, et dont le dernier appartient à la France, il consacra à ce voyage plus de quatre ans, et en publia une relation en allemand.

Nous donnons ici les principaux détails de cette relation, d'après une traduction française, sur les provinces de Tobolsk et d'Irkoutsk, l'auteur ayant été empêché, ainsi qu'on le verra par son récit, de visiter les autres parties de la Sibérie. Cependant les deux chapitres suivants comblent en partie cette lacune.

I
PROVINCE DE TOBOLSK

Catherinenbourg (ville).—Mines et fonderies.—Tobolsk (capitale).—Fêtes de carnaval.—Carême.—Noce tatare.—Courses de chevaux.—Pâques.—Fêtes des morts.—Gouvernement et habitants de la province.—Irtisch (fleuve).—Steppe.—Yanuschna (fort).—Un lac salé.—Mines.—Obi (fleuve).—Kusnatzk, Tomsk, Jeniseisk et Krasnojarsk (villes).

La première ville remarquable de la Sibérie est Catherinenbourg. Cette ville, fondée en 1723 par Pierre Ier, fut achevée en 1726, sous l'impératrice Catherine, dont elle porte le nom. On peut la regarder comme le point de réunion de toutes les fonderies et forges de Sibérie, qui appartiennent au collége suprême des Mines; car ce collége y réside, et c'est de là qu'il dirige tous les ouvrages de Sibérie. Toutes les maisons qui la composent ont été bâties aux dépens de la cour; aussi sont-elles habitées par des officiers impériaux, ou par des maîtres et des ouvriers attachés à l'exploitation des mines. La ville est régulière, et les maisons sont presque toutes bâties à l'allemande. Il y a des fortifications que le voisinage des Baskirs rend très-nécessaires. L'Iser (fleuve) passe au milieu de la ville, et ses eaux suffisent à tous les besoins des fonderies. L'église de Catherinenbourg est en bois; mais on a jeté les fondements d'une église en pierre. Il y a dans cette ville un bazar bâti en bois et garni de boutiques, mais on n'y trouve guère que des marchandises du pays; il y a aussi un bureau de péage dépendant de la régence de Tobolsk; les marchandises des commerçants qui y passent dans le temps de la foire d'Irbit, y sont visitées. La durée de cette foire est le seul temps où il soit permis aux marchands de passer par Catherinenbourg.

Pour s'instruire à fond dans la matière des mines, forges, fonderies, etc., il suffit de voir cette ville. Les ouvrages y sont tous en très-bon état, et les ouvriers y travaillent avec autant d'application que d'habileté. On empêche sans violence ces ouvriers de s'enivrer, et voici comment: il est défendu par toute la ville de vendre de l'eau-de-vie dans d'autres temps que les dimanches après midi, et l'on ne permet d'en vendre qu'une certaine mesure, pour ne pas profaner ce jour.

Dans la nuit du 31 décembre (1733), nous fûmes régalés d'un spectacle russe où nous ne trouvâmes pas le mot pour rire; notre appartement se remplit tout à coup de masques. Un homme vêtu de blanc conduisait la troupe; il était armé d'une faux qu'il aiguisait de temps en temps; c'était la Mort qu'il représentait; un autre faisait le rôle du Diable. Il y avait des musiciens et une nombreuse suite d'hommes et de femmes. La Mort et le Diable, qui étaient les principaux acteurs de la pièce, disaient que tous ces gens-là leur appartenaient, et ils voulaient nous emmener aussi. Nous nous débarrassâmes d'eux en leur donnant pour boire.