La ville d'Irkoutsk, bâtie vers l'an 1661, est, après Tobolsk et Tomsk, une des plus grandes villes de la Sibérie. Elle est située sur la rive orientale de l'Angara, dans une belle plaine, vis-à-vis de l'embouchure de l'Irkoutsk, d'où elle tire son nom. Il y a plus de neuf cents maisons assez bien construites, et dont le plus grand nombre contient, outre la chambre du poêle et celle du bain, une chambre sans fumée où se tient la famille; mais toutes ces maisons sont en bois. Le comte Sawa Wladislawitz a fait entourer cette ville, comme les autres de ce district, de palissades en carré, excepté du côté de la rivière, qui est fortifiée par la nature.


La ville d'Irkoutsk a un gouverneur général auquel toute la province est soumise. De lui dépendent les gouverneurs de Selinginsk, de Nertschinsk, d'Ilimsk, d'Yakoutsk, et les commandants d'Okhotsk et de Kamtchatka. Ses revenus sont beaucoup plus considérables que ceux du gouverneur général de Tobolsk, dont il est dépendant; et les émoluments annuels qu'il se procure, indépendamment des gages ordinaires de son office, ne vont guère à moins de trente mille roubles. Il se fait craindre des gouverneurs subalternes qui lui sont soumis; mais il ne craint pas aisément qu'on lui fasse des affaires, attendu le grand éloignement de Tobolsk.

Irkoutsk a un évêque (schismatique) qui ne siége pas, mais dont la résidence est dans un couvent bâti à cinq werstes de distance, au côté occidental de l'Angara. On devait lui bâtir prochainement une maison dans la ville. C'est de cet évêque que dépendent toutes les fondations ecclésiastiques qui sont dans la province d'Irkoutsk, tout le clergé séculier et régulier.

La police est assez bien faite dans cette ville. Toutes les grandes rues ont des chevaux de frise et des gardes de nuit. Les officiers de la police font la patrouille pendant la nuit; ils arrêtent tous ceux qui commettent quelque désordre dans les rues, et visitent de temps en temps les maisons suspectes. Cependant il arrive souvent que les cabarets sont, pendant la nuit, pleins de monde, contre les ordonnances expresses publiées par toute la Russie.

Les environs d'Irkoutsk sont agréables, quoique montagneux. Il y a surtout de belles prairies du côté occidental de l'Angara. On ne cultive point de blé dans le district de cette ville: tout ce qui s'y en consomme est amené des plaines de l'Angara, des slobodes situées sur la rivière d'Irkoutsk et sur la Komda, et du territoire d'Ilimsk. Le gibier n'y manque pas; on y trouve des élans, des cerfs, des sangliers et autres bêtes fauves. En volaille et volatile, il y a des poules et des coqs, des poules de bruyère, des perdrix, des francolins, des gelinottes, etc.

L'Angara n'est pas fort poissonneux; mais le lac Baïkal y supplée abondamment. A l'égard des marchandises étrangères, celles de la Chine n'y sont pas beaucoup plus chères qu'à Kiachta, et toutes en général y sont parfois (surtout au printemps dès que les eaux sont dégelées) à presque aussi bon compte qu'à Moscou et à Saint-Pétersbourg. Le commerce de la Chine attire ici des marchands de toutes les villes de Russie; ils y viennent du commencement au milieu de l'hiver, et commercent pendant toute cette saison avec les Chinois. Si, dans cet espace de temps, ils n'ont pu tout vendre, comme ils sont obligés de s'en retourner aussitôt que les rivières sont navigables, ils se défont promptement de leurs marchandises, et les donnent quelquefois à meilleur compte qu'on ne les trouve à Moscou et à Saint-Pétersbourg. Ce qui les presse encore de vendre, c'est qu'à leur retour en Russie ils ont besoin d'argent pour payer les péages et les mariniers qui conduisent leurs bateaux. Ainsi, dans la nécessité de faire de l'argent à quelque prix que ce soit, les marchandises qu'ils n'ont pas vendues aux Chinois, ils les laissent ordinairement à des commissionnaires de cette ville, qui les débitent comme ils peuvent en boutique. Quelques-uns d'entre eux cependant vont jusqu'à Yakoutsk avec les marchandises qu'ils ont prises en échange des Chinois, et cherchent à les y placer. De cette façon, un marchand russe fait quelquefois un très-long voyage avant de retourner chez lui; il part au printemps de Moscou, arrive dans l'été à la foire de Makari, et au commencement de l'année suivante à celle d'Yrbit. Dans la première, il cherche à troquer quelques-unes de ses marchandises contre d'autres dont il puisse tirer un meilleur parti à Yrbit. Là, au contraire, il porte ses vues sur le commerce de la Chine. Quand il lui reste une espèce de marchandise qu'il ne peut pas débiter avantageusement à Yrbit, il cherche à s'en débarrasser pendant l'hiver à Tobolsk. Il part de cette ville dans le printemps, parcourt toute la Sibérie, et arrive en automne à Irkoutsk; ou, si les glaces ne lui permettent pas d'aller si loin, il ne manque pas de s'y rendre au commencement de l'hiver. Il va alors à Kiachta, et au printemps à Yakoutsk; de là il tâche, en s'en retournant, de s'avancer de six à sept cents werstes pendant que les eaux sont encore ouvertes, et il pousse un traîneau droit à Kiachta, où il travaille à se défaire de ses marchandises de Yakoutsk; il revient au printemps à Irkoutsk, et arrive en automne à Tobolsk. L'hiver et l'été suivants, il visite les foires d'Yrbit et de Makari. Enfin, après quatre ans et demi de courses, il reprend la route de Moscou: or, pour peu qu'il entende le commerce, ou qu'il ait la chance favorable, il doit dans cet espace de temps gagner pour le moins trois cents pour cent.

La ville d'Ilimsk est située sur le rivage septentrional de l'Ilim, large en cet endroit de quarante à cinquante brasses, dans une vallée formée par de hautes montagnes qui s'étendent de l'orient à l'occident, et si étroite, qu'en y comprenant la rivière, elle n'a pas cent brasses de largeur: sa longueur est à peu près d'un werste.

Toutes les maisons des habitants sont très-misérables; il ne faut pas s'en étonner, c'est le pays de la paresse: on n'y fait presque autre chose que boire et dormir. Toute l'occupation des habitants se borne à tendre des piéges aux petits animaux, à creuser des fosses pour attraper les gros, et à jeter du sublimé aux renards; ils sont trop paresseux pour aller eux-mêmes à la chasse. Quelques-uns vivent d'un petit troupeau que leurs pères leur ont laissé, et se gardent bien de cultiver eux-mêmes la terre: ils louent pour cela des Russes qui sont exilés dans ce canton et quelquefois des Tunguses, qu'ils frustrent ordinairement de leur salaire.