Les Tunguses, pendant l'hiver, ne vivent que de leur chasse, et c'est pour cela qu'ils changent si souvent d'habitation. Les rennes leur servent alors de bêtes de charge ou d'attelage pour tirer un léger traîneau. Ils leur mettent sur le dos une espèce de selle formée avec deux petites planches étroites, longues d'un pied et demi; ils y attachent leurs ustensiles, ou font monter dessus les enfants et les femmes malades. On ne peut pas beaucoup charger les rennes, mais ils vont fort vite. Leur bride consiste en une sangle qui passe sur le cou de l'animal; et quelque profonde que soit la neige, il passe par-dessus sans jamais enfoncer: ce qui provient en partie de ce que le renne en marchant élargit considérablement la sole de ses pieds, en partie de ce qu'il tient cette sole élevée par-devant, et ne touche point la neige à plat. Si les rennes ne suffisent pas pour porter tous les ustensiles, le Tunguse s'attelle lui-même au traîneau. Dès qu'ils sont arrivés à l'endroit où ils sont résolus de se fixer pour quelque temps, après avoir dressé la jurte, ils chassent aussitôt dans les environs, en courant sur leurs larges patins. Lorsqu'ils ne trouvent plus de gibier, ils passent avec leurs familles dans un autre canton, et ils continuent cette façon de vivre pendant tout l'hiver. Le meilleur temps pour la chasse est depuis le commencement de l'année jusque vers le mois de mars, parce qu'alors il tombe peu de neige et que les traces des animaux y restent plus longtemps. En été et en automne, ils se nourrissent presque uniquement de poisson, et dressent, pour cet effet, leurs jurtes sur le bord des rivières.

Les Tunguses se construisent eux-mêmes des barques fort étroites à proportion de leur longueur, et dont les deux bouts finissent en pointe; leurs plus grosses barques ont à peine trois brasses et demie de longueur, et un arschine (aune) dans leur plus grande largeur, qui est le milieu; les petites barques sont longues d'environ une brasse et ont six werschoks (un werschok est la sixième partie d'un arschine) de largeur. Elles sont faites d'écorce de bouleau cousue; et pour qu'elles ne prennent point l'eau, les coutures et tous les endroits où se trouvent des fentes et des ouvertures sont enduits d'une sorte de goudron; elles sont de plus bordées par en haut avec le bois dont on fait des cercles de tonneaux; d'autres cercles sont encore appliqués dans toute la largeur de la barque, et coupés par de semblables cercles qui la traversent en longueur, en sorte que par leur position ils renforcent la barque. Leurs plus grands bâtiments tiennent quatre hommes assis, et les plus petites barques n'en tiennent qu'un. Les Tunguses remontent et descendent les rivières dans ces barques avec une rapidité étonnante: quand une rivière fait un grand détour, ou qu'ils ont envie de passer dans une rivière voisine, ils mettent la barque sur leurs épaules, et la portent par terre jusqu'à ce que la fantaisie leur prenne de se rembarquer. Autant la barque porte d'hommes, autant elle a de rames. Ces rames sont larges aux deux bouts; car on rame et on gouverne en même temps, et par conséquent on est obligé de les faire aller continuellement tantôt d'un côté, tantôt de l'autre.

Les Tunguses d'Ilimsk sont presque tous pauvres; le plus grand nombre n'a pas plus de six rennes, et ceux qui en ont cinquante sont regardés comme très-riches, parce que ces animaux forment toute leur richesse. Leur habillement est simple; ils portent en tout temps sur leur peau une pelisse de peau de renne, dont le poil est tourné en dehors, et qui descend un peu plus bas que les genoux: cette pelisse se ferme par-devant avec des courroies. Les femmes en ont de semblables, mais la fourrure est tournée en dedans. Quand elles veulent se parer, elles portent de plus une soubreveste de peau de daim, le poil tourné en dehors, qui ne descend que jusqu'aux hanches, et est ouverte sur la poitrine.

Leur religion permet la polygamie. Ils ont des idoles de bois, et leur adressent soir et matin des prières pour en obtenir une chasse ou une pêche abondante; c'est à quoi se bornent presque tous leurs vœux. Ils sacrifient au diable le premier animal qu'ils ont tué à la chasse, et sur le lieu même; ce qu'ils font de cette manière: ils dévorent la viande, gardent la peau pour leur usage, et n'exposent que les os tout secs sur un poteau, pour la part du diable: c'est du moins n'être pas trop dupe, et traiter le démon comme il le mérite. Si la chasse est heureuse, les chasseurs, de retour à la jurte, en font des remerciements à l'idole, la caressent beaucoup et lui font goûter du sang des animaux qu'ils ont tués. Si la chasse, au contraire, n'a pas bien réussi, ils s'en prennent à l'idole et la jettent de dépit d'un coin de la jurte à l'autre. Quelquefois on la met en pénitence, et l'on est un certain temps sans lui rendre aucune sorte de culte, sans lui marquer aucun respect; ou quand on est bien piqué contre elle, on la porte à l'eau pour la noyer.

Les Tunguses ont une façon de prendre les muscs et les daims. Quand les petits de ces animaux sont égarés, ils ont un cri particulier pour appeler leurs mères: cette découverte faite par les Tunguses leur donne la facilité de prendre ces animaux, ce qu'ils font toujours dans l'été. Ils n'ont qu'à plier un morceau d'écorce de bouleau, avec lequel ils imitent le cri des jeunes muscs et des petits daims, et leurs mères accourant à ces cris, ils les tuent sans peine à coups de flèches.

La manière dont se fait la chasse des zibelines a quelques circonstances singulières. Il se forme ordinairement une société de dix à douze chasseurs qui partagent entre eux toutes les zibelines qu'ils prennent. Avant de partir pour la chasse, ils font vœu d'offrir à l'église une certaine portion de leurs prises; ils choisissent entre eux un chef à qui toute la compagnie est tenue d'obéir; ce chef est appelé peredowschick, c'est-à-dire conducteur, et ils lui portent un si grand respect qu'ils s'imposent eux-mêmes les lois les plus sévères pour ne point s'écarter de ses ordres. Quand quelqu'un manque à l'obéissance qu'il doit au conducteur, celui-ci le réprimande; il est même en droit de lui donner des coups de bâton, et ce châtiment se nomme, ainsi que la simple réprimande, une leçon (utschenié). Outre cette leçon, le réfractaire perd encore toutes les zibelines qu'il a prises. Il lui est défendu d'être assis en cercle avec les autres chasseurs pendant leurs repas; il est obligé de se tenir debout et de faire tout ce que les autres lui commandent. Il faut qu'il allume le poêle de la chambre noire, qu'il la tienne propre, qu'il coupe du bois, et enfin qu'il fasse le ménage. Cette punition dure jusqu'à ce que toute la société lui ait accordé son pardon, qu'il demande continuellement et debout, tandis que les autres mangent assis.

Dès qu'on a pris une zibeline, il faut la serrer sur-le-champ sans la regarder; car ils s'imaginent que de parler bien ou mal de la zibeline qu'on a prise, c'est la gâter. Un ancien chasseur poussait si loin cette superstition, qu'il disait qu'une des principales causes qui faisaient manquer la chasse des zibelines, c'était d'avoir envoyé quelques-uns de ces animaux vivants à Moscou, parce que tout le monde les avait admirés comme des animaux rares, ce qui n'était point du goût des zibelines. Une autre raison de leur disette, c'était, selon lui, que le monde était devenu beaucoup plus mauvais, et qu'il y avait souvent dans leurs sociétés des chasseurs qui cachaient leurs prises, ce que les zibelines ne pouvaient encore souffrir.

Les habitants du district de Kirenga et des bords du Léna, hommes et animaux, comme les bœufs, les vaches, sont sujets aux goîtres. On croit ici communément que les goîtres sont héréditaires, et que les enfants naissent avec ces sortes d'excroissances, ou du moins en apportent le germe; mais ce sentiment n'est pas général: il n'est pas adopté surtout par ceux qui ont des goîtres et qui cherchent à se marier.

A l'occasion de quelques déserteurs de notre troupe, qu'avait effrayés l'expédition au Kamtchatka, et qui nous abandonnèrent, j'appris une superstition des Sibériens que j'ignorais. Lorsqu'on ouvrit le sac de voyage d'un de ces déserteurs que l'on avait arrêté, on y trouva, entre autres choses, un petit paquet rempli de terre. Je demandai ce que c'était. On me dit que les voyageurs qui passaient de leur pays dans un autre étaient dans l'usage d'emporter de la terre ou du sable de leur sol natal, et que partout où ils se trouvaient ils en mêlaient un peu dans de l'eau qu'ils buvaient sous un ciel étranger; que cette précaution les préservait de toutes sortes de maladies, et que son principal effet était de les garantir de celles du pays. En même temps on m'assura que cette superstition ne venait pas originairement de Sibérie, mais qu'elle était établie depuis un temps immémorial parmi les Russes mêmes.

Les Yakoutes supposent deux êtres souverains, l'un cause de tout le bien, et l'autre du mal. Chacun de ces êtres a sa famille. Plusieurs diables, selon eux, ont femmes et enfants. Tel ordre de diables nuit aux bestiaux, tel autre aux hommes faits, tel autre aux enfants, etc. Certains démons habitent les nuées, et d'autres fort avant dans la terre. Il en est de même de leurs dieux: les uns ont soin des bestiaux, les autres procurent une bonne chasse, d'autres protégent les hommes, etc.; mais ils résident tous fort haut dans les airs.