Un endroit du Léna fort célèbre par une suite de montagnes placées sur la rive gauche du fleuve, qui forment comme des espèces de colonnes élevées dans des directions différentes, attire l'attention de tous les voyageurs. On l'appelle Stolbi. Je fis arrêter notre bâtiment à deux werstes au-dessous de l'endroit où commence cette colonnade de montagnes, tant pour les voir de près que pour examiner la mine de fer qu'on y exploitait depuis l'année précédente pour la compagnie de Kamtchatka. Ces montagnes colonniformes font un spectacle aussi singulier que curieux. Depuis leur pied jusqu'à leur sommet, de grandes pièces de rochers s'élèvent les unes en forme de colonnes rondes, d'autres comme des cheminées carrées, d'autres comme de grands murs de pierre, de la hauteur de dix à quinze brasses: on s'imaginerait voir les ruines d'une grande ville. Plus on en est éloigné, plus le coup d'œil est beau, parce que les pièces de rochers, placées les unes derrière les autres, prennent toutes sortes de formes, selon le point de vue d'où on les regarde. Les arbres qui se trouvent entre leurs intervalles augmentent encore la beauté du coup d'œil. Ces montagnes occupent une étendue de trente-cinq werstes; elles diminuent graduellement, et se perdent enfin tout à fait.
La pierre dont les colonnes sont formées est en partie sablonneuse et de toutes sortes de couleurs, en partie d'un marbre rouge agréablement varié. Enfin, à une certaine distance, ces montagnes pyramidales ou colonniformes rappellent exactement tout ce qui compose la perspective des villes: tours, clochers, péristyles, et autres édifices. Entre les rochers, ainsi figurés en colonnes, on trouve épars un bon minerai de fer, et l'on voit, au pied de la montagne où commence la perspective, deux cabanes construites avec des broussailles en forme de jurte, où les ouvriers se retirent la nuit et les jours de fête. Je me rendis à cette montagne, dont la hauteur est d'environ trois quarts de werste, et j'y trouvai tous les ouvriers travaillant: je n'avais encore vu nulle part exploiter si lestement une mine.
Notre troupe académique se réunit à Yakoutsk, en septembre. L'hiver avançait. Le 19 septembre, le Léna commença à charrier de la glace, qui augmenta tellement de jour en jour jusqu'au 28 du même mois, que le fleuve en fut entièrement couvert le lendemain: on le passait partout en traîneau. La glace devint en peu de jours si épaisse, qu'on pouvait en tirer des morceaux considérables pour l'usage des habitants; car on fait ici de la glace unie un usage dont on n'a point d'idée ailleurs: elle sert à calfeutrer les maisons. Pour peu que les fenêtres d'un logis ne ferment pas avec précision, elles ne sauraient suffisamment garantir les chambres du froid extérieur. Les caves mêmes dans lesquelles on garde la boisson, comme bière, hydromel, vin, etc., ne peuvent pas être à l'abri du grand froid par les moyens ordinaires, comme de bonnes portes, du fumier de cheval, etc. C'est la rigueur du froid même qui fournit le moyen le plus sûr d'empêcher qu'il ne pénètre dans les habitations. On coupe de la glace bien nette, et dans laquelle il n'y ait point d'ordure; on en taille des morceaux de l'exacte grandeur des fenêtres et des ouvertures, et on les y applique par dehors, comme on fait ailleurs de doubles châssis de verre. Pour qu'ils tiennent, on ne fait qu'y verser de l'eau, qui, en se gelant, les attache fortement aux ouvertures. Ces vitraux de glace n'ôtent pas beaucoup de lumière: lorsqu'il y a du soleil, on voit aussi clair qu'à travers des châssis de verre; et quelque vent qu'il fasse au dehors, le froid n'entre jamais dans les chambres. Les gens aisés, dont les maisons ont des fenêtres, appliquent les vitraux de glace par dedans, et par là ne souffrent point du tout des froides émanations de la glace. La boisson ne se gèle pas non plus dans les caves, quand leurs ouvertures ou soupiraux sont garnis de ces sortes de châssis. Ceux mêmes qui n'ont point d'autres vitraux que ces fenêtres de glace, s'en trouvent fort bien, pourvu qu'ils aient l'attention de ne pas trop rester dans les chambres après que le poêle est fermé: cependant les nationaux ne prennent guère cette précaution.
La ville de Yakoutsk est située dans une plaine sur la rive gauche du Léna, qui se jette à deux cents lieues plus loin dans la mer Glaciale. L'hiver y est ordinairement très-rude; mais les forêts qui sont au-dessus et au-dessous de la ville fournissent assez de bois.
Quant à la végétation des grains, le climat n'y paraît pas propre. Il est vrai que le couvent de la basse ville a ensemencé autrefois quelques terrains d'orge qui, dans certaines années, a mûri; mais comme elle manquait dans d'autres temps, cette culture est abandonnée. Je n'ai point entendu dire qu'outre l'orge aucun autre grain soit parvenu à sa pleine maturité; mais c'est la qualité du climat, plutôt que celle du sol, qui s'oppose à la maturation des grains; car le terrain est noir et gras; il s'y trouve même de temps en temps des champs garnis de bouleaux clair-semés, ce qu'on regarde en Sibérie comme la marque d'une bonne terre labourable. Après tout, que peut produire la terre, quelque bonne qu'elle soit, lorsqu'elle manque de chaleur? Et quelle chaleur peut-elle avoir, quand à la fin de juin elle est encore gelée à la profondeur de trois pieds ou même davantage?
Quoique dans les environs de Yakoutsk il y ait encore quelques montagnes, on y trouve peu ou point de sources, et c'est vraisemblablement parce que la terre est gelée à une certaine profondeur.
Le séjour de toutes les personnes réunies à Yakoutsk pour le voyage de Kamtchatka rendait cette ville fort active, et nous n'y fûmes point désœuvrés. La brièveté des jours dans un climat rigoureux, sous la latitude de soixante-deux degrés deux secondes, n'encourageait pas beaucoup au travail. Il faisait à peine jour à neuf heures du matin. Quand il s'élevait un certain vent qui chassait une poussière de neige, on ne pouvait rester sans lumière aux plus belles heures de la journée, et par un temps serein on voyait déjà les étoiles avant deux heures après midi. La plupart des habitants profitent de ce temps oiseux pour dormir: à peine sont-ils levés pour manger qu'ils se recouchent encore, et quand le jour est tout à fait sombre, souvent ils ne se réveillent point. Nous étions bien prévenus du danger qu'il y avait, en s'abandonnant au sommeil, de gagner le scorbut: nous nous arrangeâmes en conséquence, et nous partagions notre temps entre le travail et la dissipation, sans en donner beaucoup au sommeil.
Je m'amusais fort bien d'une sorte de marmottes très-communes dans le pays, et que les Russes nomment iewraschka. Ce joli petit animal se trouve dans les champs aux environs de Yakoutsk, et jusque dans les caves et dans les greniers, aussi bien dans ceux qui sont creusés sous terre que dans ceux qui sont au haut des maisons; car il est bon de remarquer que, dans tout le district de Yakoutsk, il y a autant de greniers à blé sous terre qu'au-dessus, parce que dans les premiers les grains sont à l'abri de l'humidité et des insectes. Tout ce qui est sous la surface de la terre, à la profondeur de deux pieds, y gèle presque en toute saison; ni l'humidité ni les insectes n'y pénètrent guère. Les marmottes des champs restent dans des souterrains qu'elles se creusent, et dorment pendant tout l'hiver; mais celles qui sont friandes de blé et de légumes sont en mouvement l'hiver et l'été pour chercher partout leur nourriture. Lorsqu'on prend cet animal et qu'on l'irrite, il mord très-fort, et pousse un cri sonore comme celui de la marmotte ordinaire. Quand on lui donne à manger, il se tient assis sur les pattes de derrière et mange avec celles de devant. Les femelles de ces animaux mettent bas dans les mois d'avril et de mai; elles ont depuis cinq jusqu'à huit petits. On trouve en différents endroits de la Sibérie de véritables marmottes, mais qui diffèrent, selon les lieux, de grosseur et de couleur. Les Russes et les Tatares les nomment suroks.
L'hiver de cette année fut très-doux relativement au climat; cependant on éprouva de temps en temps des froids excessifs. J'en faillis porter de tristes marques un jour que je courus en traîneau pendant l'espace d'une demi-lieue avec quelques personnes. Nous sortions d'auprès d'un poêle bien chaud; nous étions bien garnis de pelisses; nous n'avions mis que six minutes à faire le trajet: nous trouvâmes en arrivant une chambre bien chaude, et nous avions tous le nez gelé.
Les habitants m'assurèrent que le plus grand froid de cet hiver n'approchait pas de celui qu'ils avaient ressenti dans certaines années. On raconte même qu'il y eut un hiver où le froid fut si vif, qu'un gouverneur de province, en allant de sa maison à la chancellerie, qui n'en était pas éloignée de plus de cinquante pas, quoiqu'il fût enveloppé dans une longue pelisse, et qu'il eût un capuchon fourré qui lui couvrait toute la tête, eut les mains, les pieds et le nez gelés, et qu'on eut beaucoup de peine à le guérir de cet accident. Pendant l'hiver que nous passâmes à Yakoutsk, le thermomètre marquait quelquefois soixante-douze degrés au-dessous de zéro (trente-quatre degrés centigrades). On juge bien que sous un pareil ciel les hommes sont souvent exposés à avoir des membres gelés.