Voici les indices du mal et les remèdes qu'on y apporte. Un membre qui vient d'être gelé n'a plus aucune sensibilité; il n'y reste aucune trace de rougeur, et il est plus blanc qu'aucun autre endroit du corps. Pour rétablir la partie gelée, on conseille ordinairement de la frotter bien fort avec de la neige. Lorsqu'on commence à s'apercevoir que quelque sensibilité y revient, on continue le frottement; mais au lieu de neige on se sert d'eau froide. Quand la congélation n'a pas duré bien longtemps, et n'est arrivée qu'en passant d'une maison à une autre, le remède le plus prompt est de bien frotter le membre avec un morceau de laine. Ce moyen est en usage à Yakoutsk, et je l'ai moi-même éprouvé avec assez de succès; mais quand le membre a été gelé pendant un temps considérable, les frottements avec la neige, avec l'eau froide et avec la laine ne servent à rien. Il faut dans ce cas plonger le membre gelé dans la neige, ensuite dans l'eau froide, et l'y tenir très-longtemps, après quoi l'on en vient au frottement. Les Yakoutes, dont les Russes ont adopté la méthode, couvrent les membres gelés de fiente de vache ou de terre glaise, ou de ces deux choses mêlées ensemble en même temps. On prétend que ce remède dissipe peu à peu l'inflammation du membre gelé, et lui rend la vie: il est encore regardé comme un bon préservatif. La plupart des Yakoutes, lorsqu'ils sont obligés de faire un voyage un peu long par un grand froid, enduisent de cette espèce d'onguent toutes les parties dont on craint la congélation; et tous assurent que s'ils ne sont pas entièrement garantis par cet enduit, il ralentit du moins l'effet de la gelée.

La manière de vivre des Yakoutes ne diffère pas beaucoup de celle des autres nations de Sibérie; mais ils ont un usage dont il n'y a peut-être point d'exemple chez aucun autre peuple du monde: lorsqu'une femme yakoute a mis au monde un enfant, la première personne qui entre dans la jurte donne le nom au nouveau-né.

C'est à Yakoutsk que nos voyageurs devaient trouver toutes les facilités nécessaires pour se transporter au Kamtchatka; mais, malgré les ordres du sénat de Saint-Pétersbourg, qui apparemment avait peu de puissance en raison de son éloignement, la chancellerie de Yakoutsk ne leur fournit ni bâtiments, ni équipages pour pouvoir se rendre à Okhotsk, d'où l'on s'embarque sur la mer du Kamtchatka; ils résolurent donc de reprendre la route de Saint-Pétersbourg. Considérant, dit le docteur Gmelin, qu'il y avait déjà quatre années que nous étions partis de Saint-Pétersbourg, tandis qu'on nous avait fait espérer que notre voyage ne durerait en tout que cinq ans, nous comprîmes que, quand tout réussirait à notre gré, quand nous trouverions toutes les facilités possibles pour passer au Kamtchatka, il y aurait déjà cinq ans d'écoulés, et qu'il fallait compter encore au moins deux ans pour le retour, outre le temps de notre séjour dans cette presqu'île. Nous n'avions, d'ailleurs, nullement envie d'habiter éternellement les contrés sauvages de la Sibérie. Nous prîmes donc, le professeur Muller et moi, les arrangements nécessaires pour notre départ de Yakoutsk.

Les glaces de la mer fondent presque toujours dans le même temps que le Iénisée dégèle à son embouchure; ce qui arrive communément vers le 12 juin. La mer est bientôt nettoyée, lorsqu'il souffle des vents de terre qui chassent les glaces. Une circonstance remarquable, c'est que, même après que les vents de terre n'ont pas cessé de souffler pendant quinze jours, on retrouve encore de la glace sur le bord de la mer, quand les vents nord et nord-ouest ont soufflé seulement pendant vingt-quatre heures, sans même être violents: ce qui semble indiquer que l'origine de cette glace ne peut être fort éloignée, et que le froid doit provenir d'une grande île ou d'un continent, et de la mer Glaciale. Cette dernière conjecture paraît confirmée par les navigations que les Russes ont poussées à plusieurs reprises jusqu'au 78e degré de latitude septentrionale, point d'où les vaisseaux ne pouvaient pas pénétrer plus loin à cause des glaces.

Si la mer dégèle tard, elle gèle de bonne heure. Vers la fin du mois d'août, on n'est plus sûr de ne pas trouver la mer glacée. Il ne faut, avec le calme, qu'un froid ordinaire pour qu'elle soit couverte de glace en un quart d'heure; mais quand elle est gelée de si bonne heure, il n'est pas sûr non plus qu'elle reste en cet état jusqu'à l'hiver. Quoi qu'il en soit, il est certain que la mer ne gèle jamais plus tard que le premier octobre, et qu'ordinairement elle gèle plus tôt.

Il pleut rarement dans le printemps à Ieniseisk; et pendant l'été le ciel y est presque toujours serein. Le tonnerre y est fort rare, et l'on n'y connaît point du tout les éclairs. En automne, il y a des brouillards continuels, et les murs suintent sans cesse dans les maisons et dans les cabanes; en hiver, il y a de fréquentes tempêtes.

Depuis le commencement d'octobre jusque vers la fin de décembre, on voit beaucoup d'aurores boréales, mais qui sont de deux espèces. Dans l'une, il paraît entre le nord-ouest et l'ouest un arc lumineux d'où s'élèvent, à une hauteur moyenne, quantité de colonnes lumineuses; ces colonnes s'étendent vers différents points du ciel, qui est tout noir au-dessous de l'arc, quoiqu'on aperçoive quelquefois les étoiles au travers de cette obscurité. Dans l'autre espèce, il paraît d'abord au nord et au nord-est quelques colonnes lumineuses qui s'agrandissent peu à peu, et occupent un grand espace de ciel; ces colonnes s'élancent avec beaucoup de rapidité, et couvrent enfin tout le ciel jusqu'au zénith, où les rayons viennent se réunir. C'est comme un vaste pavillon brillant d'or, de rubis et de saphirs, déployé dans toute l'étendue du ciel. On ne saurait imaginer un plus beau spectacle; mais quand on voit pour la première fois cette aurore boréale, on ne peut la regarder sans effroi, parce qu'elle est accompagnée d'un bruit semblable à celui d'un grand feu d'artifice. Les animaux mêmes en sont, dit-on, effrayés. Les chasseurs qui sont à la quête des renards blancs et bleus des cantons voisins de la mer Glaciale, sont souvent surpris par ces aurores boréales. Leurs chiens en sont épouvantés, refusent d'aller plus loin, et restent couchés à terre en tremblant, jusqu'à ce que le bruit ait cessé; cependant ces effrayants météores sont ordinairement suivis d'un temps fort serein.

On n'avait depuis longtemps aucune nouvelle du professeur De la Croyère: les trois professeurs, depuis leur séparation, avaient presque toujours suivi des directions opposées qui les éloignaient de plus en plus les uns des autres. On reçut enfin de lui une lettre qui marquait que vers la fin d'août 1737, il était parti par eau de Yakoutsk, et qu'il avait eu le bonheur d'atteindre Simowic, située à plus de douze cents werstes au-dessous de Yakoutsk. Il semblait, disait-il, que le ciel et la terre fussent conjurés contre lui; qu'ils eussent suscité tous les éléments pour traverser de toutes les façons imaginables les entreprises qu'il avait formées dans l'intérêt de la science, au péril de sa vie. Le ciel avait été presque continuellement couvert de nuages, et le grand froid avait gâté tous ses instruments météorologiques; en sorte qu'il ne lui restait plus aucun de ses meilleurs thermomètres, parce qu'il les avait tous emportés avec lui, pour n'en pas manquer dans les lieux où il comptait pouvoir surprendre le froid, pour ainsi dire, à sa source. Il ajoutait que, voulant savoir jusqu'à quelle profondeur la terre était gelée sous ce rigoureux climat, il s'était servi de la houe; mais que la terre, pour éluder ses recherches, avait pris la dureté du marbre; qu'elle ne s'était laissé pénétrer en aucun endroit, et que les plus forts instruments de fer s'étaient brisés sous les efforts redoublés des plus robustes travailleurs; qu'il n'avait pas trouvé l'eau plus docile qu'au commencement de février. Ayant fait creuser la glace jusqu'à l'eau courante, pour voir si l'eau dans ces cantons, sans perdre sa fluidité, était susceptible d'un plus fort degré de froid que dans les pays où la congélation est au trente-deuxième degré Fahrenheit (quinze degrés centigrades), il avait suspendu dans ce trou le seul thermomètre qui lui restait, et que dix à douze minutes après, tout au plus, le thermomètre était engagé dans trois pouces dix lignes de glace, et si fortement pris, qu'avec toutes les précautions qu'il mit en usage pour le détacher de ce ciment glacial, il n'avait pu l'en retirer que par pièces; que le froid alors était si vif, qu'il ne pouvait tenir sa main l'espace de dix minutes au grand air sans risquer de l'avoir gelée; que pendant tout le temps qu'il avait séjourné dans ce canton-là, les vents avaient soufflé entre nord-ouest et nord-nord-est; qu'on ne voyait ni ciel ni terre, lorsque le vent venait tout à coup à changer de direction, et qu'il amenait souvent une si forte poussière de neige, qu'en la voyant on aurait dit que tout l'air était converti en neige; que le feu même, dont on pouvait espérer au moins des services, lui avait quelquefois refusé les secours qu'il en attendait, et qu'il avait eu souvent les doigts gelés près d'un grand feu; qu'enfin l'air, dans ces climats glacés, avait été pendant son séjour d'une si mauvaise qualité, qu'environ la moitié des habitants, quoique indigènes, avaient péri par des maladies épidémiques.

Après beaucoup de recherches sur la chasse des rennes et sur celle des renards blancs et bleus, le docteur Gmelin rapporte, sur la foi des chasseurs, qu'ils s'éloignent souvent de leurs habitations à la distance de quarante, de cinquante et de cent werstes, pourvu qu'ils aient quelque espérance de réussir. Ainsi ces sortes de chasses sont de vrais voyages. Dans l'hiver, où elles sont les plus fréquentes, il s'élève quelquefois des tempêtes si furieuses, qu'on ne voit pas devant soi la moindre trace de chemin, et qu'on est forcé de rester dans l'endroit où l'on se trouve jusqu'à ce que l'ouragan soit passé. Comme chaque chasseur est pourvu d'une petite tente qu'il porte partout, pour lui et pour son chien, il la dresse alors et se met à couvert des injures du temps. Aucun ne s'expose dans ces longues courses sans avoir des vivres pour quelques jours; et quand la tempête dure trop longtemps, ils diminuent chaque jour quelque chose de leur portion pour en prolonger la durée. Ces chasseurs sont aussi munis chacun d'une boussole, pour pouvoir retrouver leur chemin quand les ouragans en ont effacé les traces. Quand les neiges accumulées rendent les chemins impraticables, ils ont une sorte de chaussure avec laquelle ils glissent sur la neige sans y enfoncer. La boussole vue par le docteur Gmelin était en bois, et l'aiguille aimantée marquait assez bien: elle indiquait huit vents principaux qui avaient chacun leur nom. Les autres vents y étaient marqués, sans être désignés nommément; les vents intermédiaires étaient distingués par des lignes ou des points.

A Mangaséa, sur un bras du Iénisée, le soleil était fort chaud, et dès le 14 juin il n'y avait plus aucune trace de neige, ni dans les rues, ni dans les champs. L'herbe poussait à vue d'œil. Le 15, on vit fleurir des violettes jaunes qui ne viennent guère que sur les montagnes de la Suisse et sur quelques autres aussi élevées. Ici, ces violettes croissaient en quantité sur un terrain bas entre les buissons. L'herbe, à la fin du mois de juin, avait un pied, et dans quelques endroits jusqu'à un pied et demi de hauteur. Depuis le 11, on ne voyait pas beaucoup de différence entre le jour et la nuit pour la clarté. On lisait à près de minuit la plus fine écriture, presque aussi bien qu'on l'aurait lue à midi, par un temps couvert, dans les pays plus méridionaux. Pendant toute la nuit, le soleil était visible au-dessus de l'horizon. Vers minuit, à la vérité, lorsqu'on était dans un endroit bas, on avait de la peine à voir entièrement le disque du soleil; mais en montant sur la tour, qui n'était pas même fort haute, on le voyait distinctement tout entier. On pouvait hardiment regarder cet astre sans en être ébloui: les rayons ne commençaient à se rendre bien sensibles qu'à plus de minuit passé. Toute la troupe des voyageurs ne put s'empêcher de célébrer ce magnifique spectacle, qu'aucun d'entre eux n'avait vu, et que, selon toutes les apparences, ils ne devaient jamais revoir. On se mit à table dans la rue, le visage tourné au nord; tout le monde regardait le soleil, sans en détourner un instant les yeux, et changeait de position à mesure que cet astre avançait. On jouit de ce rare spectacle jusqu'au moment où les rayons du soleil, qui prenait insensiblement de la force, devenus trop vifs, ne pouvaient plus qu'incommoder.