HABITANTS INDIGÈNES
Les Kamtchadales d'origine se désignent entre eux par le nom d'Itelmen, mot qui signifie habitants du pays. Si nous voulions discuter leur origine d'après les formes de leur langage, nous les croirions descendants des Tatares Mongols: leur figure ressemble assez à celle de ce peuple; ils ont les cheveux noirs, la barbe peu fournie, la face large et aplatie. Cette nation n'a aucune tradition sur son origine; elle était nombreuse à l'arrivée des premiers Cosaques, mais ce nombre a depuis lors prodigieusement diminué.
Les naturels du Kamtchatka n'ont d'autre subsistance que du poisson, des racines, de la chair d'ours, de l'écorce d'arbre; leur boisson est de l'eau, et quelquefois de l'eau-de-vie, qu'ils paient très-cher aux marchands.
Ils ont à présent des habits, avantage dont ils sont redevables aux Européens; mais cet avantage leur a coûté bien cher, si on le met dans la balance avec le traitement barbare et tyrannique qu'ils ont éprouvé de leurs nouveaux maîtres.
Leurs femmes ont un penchant extraordinaire pour le luxe, à tel point qu'elles ne font jamais la cuisine sans avoir leurs gants, et qu'aucun motif ne pourrait les décider à se laisser voir par un étranger sans gants et sans rouge, dont elles portent une couche épaisse sur leur hideuse figure.
Les Kamtchadales ont deux sortes d'habitations: celle d'hiver s'appelle jurte, et celle d'été balagan.
Toute la religion des naturels consiste à croire que leur Dieu, après avoir d'abord demeuré dans le Kamtchatka, fixa son séjour pendant plusieurs années sur les bords de chaque rivière, et peupla ces lieux avec ses enfants, auxquels il donna pour héritage tout le pays d'alentour, avant de disparaître lui-même pour aller s'établir ailleurs. C'est pour cette raison qu'ils ne veulent jamais quitter un domaine si ancien et d'ailleurs si peu aliénable.
Le peuple n'a que des sensations purement animales. Pour lui, le bonheur consiste dans l'inaction et la satisfaction des sens. Il est impossible de persuader à ces hommes grossiers qu'il puisse y avoir aucun genre de vie plus agréable que le leur: celle qu'on mène en Russie ne leur paraît digne que de mépris et de dédain.
Il est difficile d'imaginer quel motif peut allumer la guerre entre des hommes si misérables, qui n'ont rien à perdre ni à gagner; mais il est certain qu'ils sont très-vindicatifs. Leurs guerres ne peuvent avoir d'autre objet que celui de faire des prisonniers, pour condamner les hommes à les servir. On ne peut douter cependant que les Cosaques, à leur arrivée, n'aient excité des troubles et des différends parmi eux, dans l'intention de profiter de leurs guerres intestines. La conquête de cette nation a été pour eux une tâche difficile, et, quoique faible et dénuée, elle s'est montrée terrible dans sa défense. Elle a employé le stratagème et la trahison quand la force était sans succès; et s'il est vrai qu'elle soit lâche, il ne l'est pas moins qu'elle est assez peu attachée à la vie pour que le suicide soit très-commun chez elle. On cite des exemples de naturels assiégés par les Cosaques dans leur dernier asile, et qui, n'ayant plus aucun espoir d'échapper, ont commencé par couper la gorge à leurs femmes et à leurs enfants; ils se sont ensuite tués eux-mêmes. L'usage du machomor devient une ressource pour eux en pareil cas; une certaine dose les plonge dans un profond sommeil, qui les prive de toutes sensations et termine leurs jours. C'est une espèce de champignon fort commun dans le pays, dont l'infusion cause l'ivresse et la gaieté, mais dont l'excès produit de fortes convulsions suivies de la mort.