Plus tard, on me conduisit à Yakoutsk; je passai l'hiver et le printemps dans cette ville, où je trouvai le colonel S..., connu par ses atrocités. Après avoir commis bien des crimes en Pologne, il obtint de se faire nommer commandant de Yakoutsk.

Je rencontrai un jour à dîner, chez le commandant, plusieurs de mes compatriotes; mais dès que la saison le permit, on nous sépara pour nous envoyer dans différentes directions.

Notre convoi se composait de quatre mille chevaux; on m'en donna quatre pour mon usage. Le trajet que nous devions parcourir de Yakoutsk à Okhotsk était de 3,000 werstes (650 lieues de France), et cependant là n'était pas le terme de notre voyage. Il n'y avait aucune route tracée; tout l'espace était coupé par des vallées, par des côtes escarpées ou par quelques ruisseaux bien rares. Des ossements de chevaux qui avaient été dévorés par les ours, servaient de signes de parcours. Le prince Mischinskoï, qui venait d'être nommé commandant d'Okhotsk, faisait partie de notre convoi, ainsi que plusieurs marchands; nous avions aussi des militaires. Le prince, qui était dur et impertinent avec tout le monde et qui manqua à plusieurs des nôtres, se vit tout à coup abandonné de tous; force lui fut de faire des excuses; car en voyageant seul il aurait pu être dévoré par les ours.

Sur les bords de l'Aldon se trouvait un cimetière où nous remarquâmes plusieurs tombes dont les inscriptions portaient le nom d'un voyageur ou d'un exilé. En côtoyant la mer, nous nous approchâmes d'Okhotsk.

Le commandant prit à l'instant possession de sa nouvelle autorité, et les habitants se prosternèrent devant lui comme devant une divinité. J'espérais, d'après ce qu'il m'avait dit, être traité avec quelque douceur; mais on me mit dans une cabane de matelots, et sous leur surveillance.

Okhotsk est bâti sur un banc de sable, entre la rivière d'Okhota et la mer. Cette ville se compose, en tout, d'une soixantaine de maisons habitées par des courtiers, des marchands, des employés du gouvernement, et quelques matelots qui construisent les bâtiments. Il y a une église schismatique et un pope. Quand la mer refoule les eaux de l'Okhota, les maisons sont submergées.

Le commandant me permit de me promener souvent au bord de la mer, pour que je m'habituasse à l'air humide.

Un jour, dans une de mes promenades solitaires, je m'assis sur un tronc d'arbre renversé, et je me mis à contempler cette majestueuse nature. Tout à coup j'aperçus un jeune homme, beau, élégamment vêtu, qui venait dans ma direction. Sa vue produisit sur moi une si étrange impression, que je crus un moment qu'il sortait du fond des eaux. Cet homme, en m'approchant, me demanda à quelle nation j'appartenais. «A la plus malheureuse, répondis-je.—Vous êtes donc Polonais,» me dit-il. Puis il ajouta: «Je connais la Pologne; je m'intéresse à sa cause... Je suis marchand et envoyé par la chambre de commerce d'Irkoutsk pour expédier des marchandises par l'Océan; ensuite je reviendrai en Russie. Si vous avez une famille et des amis, écrivez-leur, et je vous promets que vos lettres leur parviendront. En vous faisant cette offre, je ne me dissimule pas les dangers auxquels je m'expose; mais le profond intérêt que vous m'inspirez l'emporte sur tout. En rentrant chez vous, vous trouverez tout ce qu'il faut pour écrire; vos gardiens seront payés par moi, ainsi ils ne vous trahiront pas.» Il me fit plusieurs questions, puis il me dit: «Ne faisiez-vous pas partie d'un complot contre la vie de Catherine II? jamais on n'a envoyé de prisonniers dans ce pays.» Je répondis que non, et que tout mon crime était d'avoir été plus zélé et plus dévoué que beaucoup d'autres. A mon tour, je lui demandai s'il connaissait le sort qu'on me réservait. «Non, me dit-il, car la terre finit ici; cependant comme il existe une presqu'île qu'on appelle le Kamtchatka, il serait possible que vous fussiez envoyé jusque-là. Peut-être la Providence vous délivrera-t-elle un jour; mais que d'incertitudes!»

Ce brave marchand me donna un sac de tabac à fumer, ce qui est très-précieux dans ces contrées; puis un sac de biscuits et quelques bijoux de peu de valeur. Il me conseilla d'acheter des bijoux le plus que je pourrais, me disant que l'argent ici n'était rien, et que les objets fabriqués étaient tout. Il prit mes lettres, qui parvinrent en Pologne. J'avais adressé, par cette précieuse occasion, une pétition à Catherine II; ce fut Paul Ier qui la reçut, car Catherine n'était plus. Cette pétition me rendit à la liberté; mais je n'en reçus la nouvelle qu'un an après.

Avant de partir pour le Kamtchatka, car c'était là le lieu de ma destination, j'achetai une quantité de petits bijoux; mes deux années de solde de prisonnier, que je venais de toucher, m'avaient mis à même de faire ces achats. Hélas! tout fut perdu dans un naufrage.