Le moment de partir était venu: deux vaisseaux quittèrent d'abord la rade, l'un pour la Nouvelle-Hollande, et l'autre pour l'île Saint-Élie.

La matinée était belle et sereine; le soleil éclairait l'horizon; le vent soufflait de terre, tout semblait favoriser la sortie du port. Mais à peine les embarcations avaient-elles fait deux milles, qu'un orage s'éleva; deux chaloupes furent submergées, quinze hommes périrent et quinze autres se sauvèrent à l'aide des cordes qu'on leur avait jetées d'un bâtiment. Le lendemain, les flots rapportèrent les cadavres.

Quel triste augure pour moi, qui regardais ce spectacle, et qui allais m'embarquer dans quelques heures!

Le bâtiment qui devait m'emmener mit à la voile, et je partis. Ce bâtiment, qui appartenait à la compagnie d'Irkoutsk, allait à la découverte de nouveaux pays, et devait faire un grand achat de fourrures. Notre équipage se composait de quatre-vingts hommes. Un matelot était commis à ma garde. Cet homme avait été capitaine; mais on l'avait dégradé parce qu'il avait perdu une chaloupe dans la guerre de Suède. Je lui abandonnais, chaque jour, ma portion de viande et de poisson, car je dînais avec les marchands; mes procédés l'attachèrent à moi, et c'est à lui que je dus mon salut.

Au moment où les voiles déployées poussaient au large, le vaisseau rencontra un fragment de rocher; le choc fut si violent, que plusieurs passagers furent renversés, et d'autres seraient tombés à la mer, s'ils ne s'étaient cramponnés aux cordes. Nous passâmes un jour et une nuit, tantôt avançant, tantôt reculant; enfin, après huit jours d'incertitude, nous perdîmes de vue le port. Il m'était impossible de dormir, et je souffrais cruellement de cette insomnie, quand mon matelot eut l'idée de me faire donner un hamac; je me mis dedans, et je parvins à trouver le sommeil.

Deux Kamtchadales moururent le même jour, et on leur fit les cérémonies en usage sur mer. Le pope lut les prières; puis les morts furent placés dans des sacs de cuir remplis de pierres, et on les jeta dans la mer l'un après l'autre. Le temps était redevenu si calme à ce moment, que le vaisseau était presque immobile. Nos yeux plongeaient dans l'abîme, et nous pûmes voir les animaux marins qui se disputaient les deux sacs et les deux cadavres. Pendant trois heures le vaisseau resta dans la même position. Quelques passagers nous dirent que ce calme plat annonçait que Dieu jugeait les morts.

Après le coucher du soleil, une brise légère enfla les voiles. Nous vîmes aussitôt la mer couverte de poissons: c'est un signe d'orage, dirent les matelots. A peine avaient-ils prononcé ces mots, qu'une vague nous frappa avec violence et renversa plusieurs des nôtres; puis les matelots virent un oiseau de terre qui s'était perché sur le mât. Nous commençâmes à nous alarmer sérieusement, parce que nous nous étions crus loin de terre. Un matelot grimpa au mât, s'empara adroitement de l'oiseau et lui cassa une aile; comme l'oiseau criait de toutes ses forces, les autres matelots prirent des cordes et en appliquèrent vingt coups à leur camarade, en disant que les divinités maritimes se vengeraient d'une cruauté inutile.

Les vagues enflaient d'une minute à l'autre; on hissa les voiles. Le capitaine ne pouvait prendre aucune direction; les vagues couvrirent bientôt le pont du vaisseau. On ne pouvait plus faire de feu, et nous étions mouillés, transis de froid et exténués de fatigue. Le capitaine pensa que nous étions près des îles Kouriles.

Nous restions depuis quarante-huit heures dans la même position, quand, au lever du jour, nous aperçûmes des rochers et des animaux de différentes espèces. Les vagues étaient moins furieuses; les matelots grimpèrent aux mâts sans savoir quel était le pays dont nous nous approchions.

Ce que nous craignions, c'était d'aborder dans une des îles du Japon, où tant de vaisseaux avaient péri. Le capitaine ordonna le sondage; le sondeur cria qu'il y avait quatre-vingts toises; un quart d'heure après, il n'y en avait que quarante. Le bâtiment allait donc inévitablement échouer; mais par bonheur les bords étaient sablonneux, et nous échouâmes sans trop d'avaries.