Le capitaine ordonna de jeter l'ancre; mais il était trop tard: le vaisseau échoua; les cordes se rompirent et les mâts se brisèrent. L'eau entra dans le bâtiment; bientôt nous allions être submergés! Plusieurs des nôtres se jetèrent à la mer pour essayer de se sauver, les femmes et les enfants périrent. Mon matelot, qui était fort et vigoureux, se saisit de deux pieux en fer, longs de six pieds; il m'en donna un, garda l'autre en me disant que nous leur devrions notre salut; puis il m'entraîna dans le magasin où l'on mettait les cordes et le goudron. Il se goudronna depuis les pieds jusqu'à la tête; il me fit la même opération, et je me laissai faire, confiant en son expérience. «Maintenant, me dit mon matelot, sortons d'ici et suivez-moi, et surtout obéissez-moi.» Il s'approcha d'un mât renversé, se mit à cheval dessus, me dit d'en faire autant et de ne pas lâcher le pieu qu'il m'avait donné. «A présent, ajouta-t-il, tenez-vous bien ferme: nous allons nous jeter à la mer.» Il n'y avait que trois pieds d'eau; mais nous aurions eu la plus grande peine à nous en tirer, parce que nos jambes entraient dans le sable; cependant il nous restait plus de mille pas à faire pour gagner la terre que nous voyions devant nous. Nos forces étaient tellement épuisées, que nous fûmes forcés de nous arrêter un instant. Nous regardâmes derrière nous, et nous vîmes que les vagues furieuses ébranlaient le vaisseau et arrivaient sur nous. Mon matelot, aussi expérimenté que courageux, enfonça mon pieu dans le sable, en fit autant avec le sien, et me dit de me cramponner à lui et de mettre un genou par terre. La vague passa par-dessus nos têtes, alla se briser sur le bord, et revint encore aussi impétueuse au-dessus de nos têtes. Je fus tellement étourdi, que je faillis abandonner mon pieu. «Le plus grand danger est passé, me dit mon matelot; il viendra bien encore une vague, mais celle-ci ne sera rien.» Tout se passa comme il l'avait prédit, et nous fûmes sauvés.
Je sentis enfin la terre sous mes pieds, et je m'assis, ou plutôt je me couchai, exténué de fatigue. La tête me tournait; j'étais dans un état de stupeur incroyable. Quand j'eus repris mes sens, mes yeux purent contempler le triste spectacle de notre naufrage! Notre bâtiment avait échoué sur le sable, et le capitaine, dans une attitude désespérée, était encore sur le pont avec son monde. Sur ces entrefaites, nous vîmes des habitants de l'île qui venaient dans notre direction. Notre premier sentiment fut de l'effroi; car nous ne savions à qui appartenait cette race d'hommes. Le capitaine fit chercher tout ce qui restait d'armes, et l'on se mit en garde, après avoir envoyé quelques matelots bien armés au-devant des habitants. On ne tarda pas à s'entendre, et nous apprîmes que nous étions dans les îles Kouriles, qui avaient déjà quelques relations avec la Russie.
Plus tard, le capitaine, trente hommes armés et moi, nous allâmes plus avant dans les terres; nous traversâmes de petites rivières sur des barques de cuir, et nous arrivâmes dans une colonie dont plusieurs maisons sont recouvertes en peaux de cerf, et bariolées de différentes couleurs. Les habitants préparent leurs repas dans des vases en fer, que les Russes leur avaient procurés. Leurs mets se composaient de graisse de chien marin, de cheval et de grenouilles. La vue de ces mets nous rebutait; mais, pour ne point irriter ces sauvages, nous mangions en leur présence des limaçons rôtis, chose assez friande, et qui nous dispensait de goûter à leur affreux mélange. Nous les invitâmes à venir sur le bâtiment, et nous leur fîmes manger des produits européens, car nous n'avions pas tout perdu dans le naufrage.
Ce procédé les rendit très-reconnaissants, et ils nous aidèrent puissamment à réparer les avaries du vaisseau.
Bientôt nous pûmes nous remettre en mer, et, après quelques jours de navigation, nous abordâmes les côtes du Kamtchatka.
III
Kamtchatka (presqu'île)—Bolscheretzkoï (ville).—Délivrance de l'auteur et ses suites.—Départ.—Ygiguinsk (colonie).—Okhotsk et autres villes de la Sibérie.—Moscou.—Minsk.—Vilna.
Au moment du débarquement, nous vîmes une foule de Kamtchadales qui accouraient pour nous voir. On distinguait au milieu de tous le commandant, vêtu à l'orientale. On me présenta à lui: je lui dis que j'espérais que mes malheurs m'attireraient sa pitié et son intérêt. Il me répondit: «Je suis homme, cela suffit; je ferai tout ce qui dépendra de moi.» Il me mena dans sa demeure, et m'offrit d'excellent thé avec du lait de biche. Sa femme entra brusquement; mais le commandant la fit aussitôt sortir: la pauvre créature était folle. Cette femme appartenait à une ancienne famille polonaise établie dans la Petite-Russie.
Le commandant me mena ensuite dans une chaumière où je devais loger. «Ne soyez pas étonné, me dit-il, nous n'avons point ici d'autres habitations.»