Ma chambre contenait une petite table en pierre, des bancs tout autour et une cheminée au milieu. Les croisées étaient en mica, et dans le haut il y avait un morceau de glace très-transparente, ce qui remplace le verre, toujours dangereux à cause des éruptions volcaniques.
Je faisais des promenades au bord de la mer, où je voyais, quand le temps était à l'orage, toutes sortes d'animaux extraordinaires: c'étaient des baleines, puis des lions, des chevaux, des vaches, des chiens marins. Quand je m'avançais pour ramasser des coquillages, j'étais souvent inquiété par de grosses pierres qu'on me lançait je ne sais d'où. Je cherchai d'où venaient ces pierres, je vis que c'étaient des ours qui me les jetaient pour me tuer et me dévorer ensuite; je cessai mes promenades de ce côté.
En automne, la mer est très-houleuse dans ces contrées. La terre tremble lorsque les flots se brisent contre ses bords. Les journées sont sombres, et les nuits tout à fait noires. Pendant le flux et le reflux, les chiens, qui se nourrissent de poisson, poussent des cris plaintifs, et les ours leur répondent. Les volcans, pendant cette crise de la nature, vomissent du feu et des cendres.
L'exil dans ce pays était un supplice au-dessus de mes forces; mais comment fuir? Mon hôte et gardien était aussi un exilé; je lui confiai mes projets, je lui demandai ses conseils; non-seulement il consentit à m'aider, mais il me dit qu'il s'enfuirait avec moi. Nous devions partir dans deux traîneaux attelés de sept chiens; les chiens, dans ce pays, marchent intrépidement aux bords de la mer; nous arriverions ainsi dans le pays de Tchouktschi, voisin de l'Amérique septentrionale; mais avant l'exécution de notre projet, je reçus l'ordre de ma délivrance.
J'étais donc libre, j'allais revoir la Pologne! hélas! j'en étais bien loin, mais l'espoir me soutenait. Je m'embarquai par la première occasion; ma traversée ne fut pas plus heureuse que l'autre. L'eau douce nous manqua, et nous fûmes obligés de relâcher dans le port de Bolscheretzkoï, où nous restâmes quelques jours.
Je trouvai là des Sibériens, des Moscovites et quelques exilés. Dès qu'on sut que j'étais Polonais, on me dit que c'était dans ce pays que Beniowski avait été exilé; on me raconta son séjour, sa fuite; on me parla des Kamtchadales qui l'avaient accompagné et qui étaient arrivés avec lui jusqu'à Paris, et il se trouva que ces mêmes Kamtchadales avaient été mes gardiens pendant mon exil.
[Ici l'auteur raconte en peu de mots l'histoire du même prisonnier, dont on trouvera les détails dans notre publication intitulée: Vie et Aventures du comte Maurice-Auguste Beniowski.]
Les Kamtchadales, poursuit-il, qui avaient suivi Beniowski, finirent par rentrer dans leur patrie, et c'étaient précisément ceux qui avaient été mes gardiens, comme je l'ai dit tout à l'heure.
Je reviens à ma propre histoire.
Avant que je reçusse l'ordre qui devait me délivrer, j'étais plongé dans une affreuse tristesse; je croyais ne jamais revoir ma patrie, je me voyais déjà victime d'un lâche assassinat. Un jour mon hôte entra chez moi, pâle d'émotion, en me disant qu'un vaisseau approchait du port. «Doit-on se réjouir? lui dis-je.—Mais on ne sait si c'est la joie ou la douleur qu'il apporte,» reprit-il.