Deux heures après, le commandant et le capitaine du vaisseau vinrent chez moi; je pensai qu'ils m'apportaient mon arrêt de mort; ils m'annonçaient que Paul Ier me rendait la liberté. Je ne pouvais croire à leurs paroles; il me semblait voir de ma fenêtre un bûcher allumé; j'allais mourir, je le croyais, et la foule qui accourait dans la direction de ma maison augmentait ma certitude; on accourait pour voir mon supplice! Le commandant et le capitaine ne savaient comment me persuader. «Tant mieux, m'écriais-je toujours, je ne souffrirai plus!» Enfin, le capitaine tira de sa poche un papier et me le fit lire; c'était l'ordre qui rendait à la liberté Kosciuszko, Waswrzecki, Niemcewiz, Potocki, etc., chefs des Polonais insurgés. Je ne doutai plus, et je m'abandonnai à la joie. Je voulus quitter ma chaise pour prendre les mains du capitaine et lui témoigner ma reconnaissance, mais je tombai à terre sans mouvement. Le commandant fit apporter une liqueur forte qui ressemble à l'esprit-de-vin et qu'on fait avec les herbes du pays; on ouvrit ma bouche, que je tenais convulsivement serrée, et on me fit avaler quelques gouttes de cette liqueur, qui me ranimèrent un peu; mais j'étais comme un homme ivre. Ensuite on me saigna avec une espèce de lancette en pierre très-fine et très-aiguë; il ne sortit que fort peu de sang.
Quelques moments après, je repris mes sens, et je demandai au commandant la permission d'aller me promener au bord de la mer. «Vous êtes libre maintenant, me dit-il, et il dépend de vous de vous promener seul ou de vous faire accompagner.» Ces paroles, plus que tout, me donnèrent la conscience de ma liberté. Je me rendis au bord de la mer avec mes deux gardiens. Ma pauvre tête était dans un grand désordre. Les vagues, les oiseaux qui volaient au-dessus de la mer me semblaient des processions qui venaient au-devant de moi; je voyais des prêtres qui portaient la croix; j'entendais des chants polonais.... Je courus pour saisir cette vision, et je me serais jeté dans la mer si mes gardiens ne m'avaient retenu.
En revenant de ma promenade, j'eus peine à traverser la foule qui se pressait devant ma maison; tout ce monde voulait me voir pour me féliciter. Les femmes m'offrirent des fruits et des poissons. Je trouvai sur ma table de pierre un petit pain de sucre, une bouteille de rhum et un paquet de bougies. Le cadeau m'avait été fait par un marchand qui se trouvait à bord. Mon hôte m'annonça que le ministre de la religion allait venir chez moi avec les chantres de l'église. Le prêtre, âgé de quatre-vingts ans, arriva dans ses habits sacerdotaux et suivi de six chantres. Pour le recevoir plus dignement, j'allumai des bougies et je sortis de mon portefeuille une petite image de saint Jean-Baptiste que j'avais achetée en Russie. Le prêtre commença par chanter les quatre évangiles, et les chantres lui répondirent. Tous les assistants pleuraient d'attendrissement, et moi, qui ne me souviens guère d'avoir pleuré, je me mis à sangloter en poussant de grands cris. Ces larmes me soulagèrent, j'eus moins d'oppression, et ma tête si bouleversée revint à la raison. Ne sachant comment témoigner ma reconnaissance pour toutes les bontés qu'on avait pour moi, je proposai de faire du punch; cette proposition fut bien accueillie, et pendant qu'on savourait cette excellente boisson, le prêtre et le commandant disaient qu'ils n'avaient plus l'espoir de revoir leur patrie. «Et vous, ajouta le commandant en se tournant vers moi, vous serez forcé de rester ici encore trois ans.—Je suis donc trahi! m'écriai-je avec effroi.—Non, répliqua-t-il, mais le vaisseau qui vous apportait la liberté repart demain et ne reviendra que dans trois ans; c'est alors qu'il vous emmènera.»
Les sibylles et les devineresses jouent un grand rôle dans ce pays, et on les consulte même à défaut de médecin. Le commandant en fit venir deux pour qu'elles me dissent mon avenir. Elles arrivèrent le soir, vêtues d'une façon singulière, toutes couvertes de coquillages et de souris empaillées. Leurs visages étaient tatoués. L'une d'elles brûla un os au-dessus d'une lampe, et l'autre sautait, regardant le ciel en pirouettant, puis rentrant pour dire à sa compagne ce qu'elle avait vu.
Le commandant, à l'aide d'un interprète, leur demanda ce qu'elles pensaient de mon avenir? «Je pense, répondit celle qui brûlait un os au-dessus de la lampe, qu'il arrivera sous peu un vaisseau portant des hommes de différentes couleurs et qu'on n'avait pas vus depuis bien longtemps. Nous nous réjouissons peu de la présence de cet étranger, car nous le voyons debout sur le seuil, vêtu de blanc et emportant ses effets.» La société se sépara, et je restai plongé dans mes pensées.
Je perdis le sommeil, j'avais des oppressions, et mes forces m'abandonnaient. Quelques jours après, le commandant vint m'annoncer qu'un bâtiment anglais, sans mât et séparé de sa flotte, entrait dans le port, portant des dépêches qui devaient être expédiées à l'ambassadeur anglais qui résidait à Saint-Pétersbourg.
Le commandant était dans un grand embarras; il n'avait point de bâtiment disponible, et il fallait exécuter les ordres sur-le-champ, car l'Angleterre était en paix avec la Russie en ce moment.
Pour obvier à ces difficultés, on répara le bâtiment en toute hâte, et il put se rendre à sa destination.
Dans les premiers jours de novembre, les bords de la mer furent pris par les glaces; toutefois le commandant conçut le projet de faire une expédition aventureuse à Okhotsk. On avait tenté sans succès plusieurs expéditions de ce genre; mais les unes avaient péri par le froid, et les autres avaient été attaquées par les Tschouktschi.
Le commandant prit, pour cette expédition, trois cents chiens et cerfs, plusieurs interprètes bien armés, puis du poisson salé et des provisions de tous genres. Le voyage qu'il allait entreprendre par terre était deux fois plus long que par mer et bien autrement dangereux. Je le priai néanmoins de m'emmener avec lui; mais il s'y refusa, en me disant que je ne pourrais pas supporter la fatigue et la rigueur du froid; cependant j'insistai tellement qu'il finit par y consentir.