Il fit faire des traîneaux dont l'intérieur était garni de peaux d'ours et de cerfs, et dont la forme ressemblait à celle d'un carrosse. Nous partîmes dans le milieu du mois de novembre 1798. J'avais dans mon traîneau deux grands chiens à longs poils; sans eux j'aurais gelé de froid. Treize chiens tiraient chaque traîneau, mais un seul servait de guide. Un Kamtchadale s'assied devant; comme il est muni de patins, il préfère souvent marcher, et court aussi vite que le traîneau; il tient dans sa main un long bâton ferré, garni de clochettes en haut; le fer du bâton sert pour arrêter les traîneaux, et les clochettes remplacent le fouet; les chiens redoutent ce bruit plus que tout autre. Le chien qui est en tête se retourne à chaque instant pour recevoir les ordres du conducteur. Rien de plus difficile que de s'orienter, car il n'y a aucune route tracée: tantôt il faut côtoyer la mer, et tantôt il faut gravir les montagnes. Avant notre départ, le prêtre nous bénit, et il me donna une médaille d'argent avec une croix autour de laquelle était gravée cette inscription: «Nous te disons adieu, en attendant notre deuxième résurrection.»
Nous étions trente hommes et cent chiens. Quand nous eûmes gagné la mer Glaciale, toute la suite cria à tue-tête et agita les clochettes; les chiens effrayés partirent comme l'éclair. Quand ils sont trop fatigués, ils vont moins vite, et le soir on leur donne pour toute nourriture un petit poisson sec.
Le sixième jour nous approchâmes d'une colonie. Les habitants nous parfumèrent dès notre arrivée, dans la crainte que nous ne leur apportassions la petite vérole. Le prêtre nous avait accompagnés dans ce périlleux voyage avec l'intention de revenir après la première halte.
Après trois jours de repos, le prêtre nous quitta, et nous nous remîmes en route. Pendant quinze jours nous ne vîmes aucune habitation: tout à coup nous rencontrâmes une bande de Tschouktschi, et nos interprètes nous dirent que c'étaient ceux qui haïssaient les Sibériens et les Moscovites, mais que nous pourrions les adoucir en leur donnant du tabac et quelques petits bijoux. Par ce moyen nous échappâmes à la cruauté de ces sauvages. Mais, tout en faisant les cadeaux, nos interprètes, qui connaissaient parfaitement les Tschouktschi, leur dirent qu'ils escortaient un illustre prisonnier, victime du tzar; que ce prisonnier avait été puni parce qu'il aimait sa patrie et qu'il avait combattu pour elle. Cela fit sur eux la plus grande impression, et nous pûmes continuer notre route sans danger.
Nous arrivâmes à une colonie appelée Ygiguinsk. Là, je tombai malade et faillis mourir: un soldat me saigna et me tira deux bouteilles de sang. J'étais d'une extrême faiblesse, et il fallait se remettre en route au milieu d'une neige qui rendait les chemins impraticables; puis, nos provisions finissaient, et nos chiens se dévoraient entre eux pour ne pas mourir de faim. Enfin, à travers mille dangers, en proie à toutes les privations, nous arrivâmes à Okhotsk.
Je trouvai à Okhotsk le même commandant qui, jouissant de l'impunité, s'empara d'une grande partie des curiosités que j'avais ramassées dans mes voyages. Ce que j'ai pu lui soustraire, je l'ai remis au temple de la Sibylle, à Pulawy et à Poryck (villes polonaises). Je fus obligé de rester deux mois à Okhotsk, tant j'étais faible et souffrant.
Il me vint à la poitrine une tumeur qui avait l'épaisseur et la largeur d'une orange; elle me causait des étouffements et des nausées insupportables. Néanmoins je pus poursuivre ma route, et j'arrivai à Irkoutsk, après avoir passé par Yakoutsk.
A Irkoutsk, on prit mon passeport pour l'examiner, et les habitants arrivèrent de tous les côtés pour me voir; mon costume kamtchadale excitait partout la curiosité. Le commandant vint au-devant de moi et m'indiqua un logement, puis il me dit que le gouverneur général m'invitait à passer chez lui; mais je demandai le temps de pouvoir me présenter dans un costume plus convenable. Trois jours me suffirent pour me faire faire des habits à l'européenne, et je suivis le commandant chez le gouverneur général. L'hôtel de ce dernier était gardé par deux cents soldats. Dans la première salle, je vis quelques généraux décorés; ils se tenaient là humblement, attendant les ordres, car le gouverneur a entre ses mains le droit de vie et de mort.
Aussitôt qu'on lui eut annoncé mon arrivée, il vint au-devant de moi, me prit par la main, m'introduisit dans son cabinet et me présenta au général Soummoff, qui venait de Saint-Pétersbourg pour passer en revue les garnisons de ces contrées. Tous deux me dirent les choses les plus flatteuses sur mon caractère et mon patriotisme.
Soummoff me dit: «Je ne vous ai vu qu'à travers le bruit des armes et la fumée de la poudre, et j'avais un grand désir de vous connaître.—Moi, reprit le gouverneur général, j'ai beaucoup entendu parler de vous; je sais que vous êtes haut placé dans l'esprit de Kosciuszko, et c'est ce qui m'a engagé à me rapprocher de vous; j'estime les hommes qui aiment leur patrie. Je connais la Pologne; j'ai passé plusieurs années dans ses garnisons, et j'ai beaucoup de sympathie pour le caractère polonais.» Il parlait bien notre langue, et j'eus un grand plaisir à l'entendre. Ce gouverneur général était natif du Hanovre; il s'appelait Christophe Andreïewitsch Treïden. Malgré la sévérité de Paul Ier, il savait adoucir le sort des exilés. Il pensait que le plus souvent le caprice détermine les ordres du tzar.