Le général Soummoff m'invita un jour à dîner: je trouvai sa table somptueusement servie; la plupart des convives étaient des femmes de haut rang qui venaient rejoindre leurs maris dans l'exil.

Après ces honneurs, vinrent les affaires d'argent. Le trésorier de la couronne me fit dire que j'eusse à rembourser au gouvernement ma pension annuelle de prisonnier, qu'on m'avait payée pendant deux ans. Je me trouvais dans l'impossibilité de répondre à la demande, ou plutôt à l'ordre qu'on me donnait; mais une main amie vint à mon secours. Thadée Widzki, ancien colonel polonais, m'avança la somme nécessaire, et je lui en serai éternellement reconnaissant.

En partant d'Irkoutsk pour me rendre à Tobolsk, je pris un domestique qui buvait outre mesure, et qui, quand il était ivre, engageait mes postillons à me tuer. Un postillon vint me le dénoncer, et voici ce que je fis pour m'en débarrasser. J'achetai de l'eau-de-vie, et je lui en fis boire à tous moments de grandes rasades; il ne se faisait pas prier, comme on le pense, et il en but tant qu'il finit par s'endormir. Je le laissai à un relais dans cet état, et je n'entendis plus parler de lui.

Il y a trois mille werstes (sept cent cinquante lieues) de Yakoutsk à Tobolsk. Le pays est boisé, marécageux et désert; les routes sont remplies de troncs d'arbres, ce qui rend le voyage difficile et souvent périlleux, car on est heurté à chaque pas. Mais, à partir d'une plaine qu'on appelle Barabinskaïa, le terrain devient fertile, couvert d'une herbe rougeâtre, ou d'un sel qui sort de dessous terre. Les lacs et les rivières sont poissonneux et ombragés par des peupliers. Nous aperçûmes dans plusieurs endroits des tertres assez élevés et entourés d'arbres; ce sont des tumulus (tombeaux) qui remontent à l'antiquité la plus reculée.

En arrivant à Tobolsk, je me procurai un logement bien chaud, et je fus pris à l'instant d'affreuses convulsions: j'eus le délire, et je crus que j'allais expirer.

Je rencontrai à Tobolsk plusieurs Polonais exilés par l'ordre de Paul. Kouscheloff était alors gouverneur général: c'était un homme probe, délicat et juste. Il m'invita à dîner plusieurs fois, et m'offrit généreusement trois cents roubles; cette offre me fut d'un grand secours, car je n'avais plus d'argent. Dès que je fus dans ma patrie, je m'acquittai de cette dette.

En quittant Tobolsk, je pris la route de Moscou: je me rapprochais de ma patrie. Au dernier relais, je demandai à mon postillon quels étaient les meilleurs hôtels; il me répondit que c'étaient ceux de Constantinople et de France: je me fis conduire à l'hôtel de France.

L'hôtesse parut surprise de mon étrange costume, car le froid du pays m'avait forcé à reprendre mes habits kamtchadales; mais elle fut, malgré cela, d'une politesse extrême. Ensuite elle me demanda mon passeport, et me fit quelques questions sur ma personne; je lui racontai rapidement mon histoire, qui parut vivement l'intéresser: «Soyez prudent, me dit-elle, soyez-le avec tout le monde sans exception.»

Il me restait, pour toute fortune, quinze roubles, et mon hôtesse m'avait annoncé que je paierais cinq roubles par jour pour la table et le logement; j'aurais pu m'inquiéter, mais je me fiais à la Providence.

Le soir, je crus devoir dire à mon hôtesse que je manquais d'argent. «Ne vous inquiétez pas, me dit-elle, vous n'aurez rien à payer, et, en outre, voilà cent roubles qu'on vous prie d'accepter.» Je lui témoignai ma reconnaissance, et la suppliai de me dire à qui j'étais redevable, pour que je pusse m'acquitter un jour; mais elle me répondit que c'était un secret qu'il ne lui était pas permis de révéler.