Comme dans les parlers du même genre, le parler populaire canadien présente des caractéristiques qui ressortent de l'ouvrage publié, et dont nous allons esquisser les plus saillantes.
C'est d'abord et avant tout, le penchant du peuple à matérialiser, pour les rendre plus sensibles, les idées abstraites ou intellectuelles. Il le fait sans doute, et là est son défaut, parce qu'il s'élève difficilement ou ne peut se maintenir longtemps à centaines hauteurs de l'idée, auxquelles son éducation ne l'a pas préparé; mais il le fait encore sous l'empire d'un instinct tout autre: celui de sensibiliser ce qui est trop purement rationnel et cérébral, le cœur devant ainsi y trouver sa place, et non seulement le cœur lui-même, mais tout ce qui lui sert d'introducteur: l'ouïe, la vue surtout; il ne suffit pas de désigner les objets, il faut les voir, les entendre, parfois les palper, mais surtout les voir. On sait que la langue française se compose de deux couches superposées, le fonds naturel, celui des mots d'origine populaire, formés spontanément, par usure d'abord, par nouvelle intégration ensuite, du latin, et celui des mots d'origine savante et artificielle, tirés à nouveau du latin par un emprunt postérieur volontaire. Le peuple ne comprend guère ces derniers, et comme il exprime ses idées sans leur secours, il faut qu'il se forme dans ce but un vocabulaire spécial. Il y parvient en employant des images, partout des images. Celle-ci doivent forcément être empruntées un monde matériel et visible. Elles ont un immense avantage, celui de donner au langage une naïveté, une fraîcheur qu'on chercherait vainement dans le parler plus élevé, et aussi une vivacité de couleurs, enfin une émotion constante et latente que le langage littéraire n'obtient par une autre voie que lorsqu'il monte à une très grande hauteur. Quelquefois, cependant, ces images peuvent trop descendre, et même simuler le dénigrement en abaissant les idées intellectuelles; mais si cela se produit souvent dans nos argots, il est juste de dire que dans le canadien cela est beaucoup plus rare.
Les exemples de cette tendance que nous avons indiquée sont très nombreux. Ruse est un terme intellectuel, au lieu de dire les ruses, on dira donc les affûts, image empruntée à la chasse. Au lieu du mot commode, on emploiera une circonlocution cette fois, mais combien plus sensible et énergique: à main. Travailler beaucoup, c'est abattre de l'ouvrage. S'attacher fortement à quelqu'un, c'est s'achienneter. Subitement devient à coup, c'est-à-dire d'un seul coup. Loin, c'est à désamain, c'est-à-dire qui n'est plus á la portée de la main. Amadouer, chercher à concilier quelqu'un, c'est l'affiler, de même qu'on affile, en promenant doucement sur la main, d'où cette expression: «pour le convaincre, il faut d'abord l'affiler». Saisir, c'est agrafer ou agricher. Payer, c'est s'allonger, cela marque bien l'effort moral et parfois matériel que cause un paiement. Voici le mot amancher, tout matériel, il va signifier, avec le manche, bien des choses pour lesquelles nous avons des mots divers et abstraits: ajuster, arranger, habiller, même donner un coup, ou tromper. Adoucir a un sens moral, voici son image sensible et matérielle un peu abaissée: amollir. Battre, c'est aplatir; cette fois on aperçoit l'homme battu dans la position que les coups lui ont donnée. Beaucoup était autrefois dans la langue latine une image; maintenant cette image s'est plus affaiblie, le Canadien la ressuscite par à plein. De même, l'idée avec force se rend par d'aplomb. Au lieu de fournir les preuves, mots tous de raison, voici le mot amener; amener les preuves, combien plus énergique, on les voit arriver. Injurier, c'est abîmer. Faire des propositions, c'est approcher. Se tirer d'embarras, c'est s'arracher. Le repos, c'est l'arrêt, matériel et visible: arrêtez de parler. Ce qui est simplement ennuyeux pour nous est assommant pour le peuple, on voit tomber alors sous le coup de l'ennui. Tout près, cela s'aperçoit sans doute déjà, mais à ras, cela se voit bien davantage, et c'est plus près encore, on rase l'objet. La dépense de travail, c'est une attelée, de même maîtriser quelqu'un, c'est l'atteler; le voilà attaché comme un bœuf ou un cheval, ou le voit ainsi, on ne le pense plus seulement. Une foule est une avalanche, on sent qu'elle se précipite de loin. Appuyer, c'est accoter. Même, lorsque le mot était déjà matériel, on l'abaisse encore pour avoir une image plus saisissante. S'accroupir devient s'accouver, tacher devient abîmer. C'est là sans doute, en tout pays, la source la plus abondante du parler populaire; il en est de même au Canada, aussi insistons-nous sur ce point. L'idée intellectuelle se trouve partout immatérialisée, et si elle l'est déjà, elle descend encore. Dans tous les cas, c'est au moyen d'une image sensible que l'on s'exprime. Le glossaire de M. Dionne en fournit des exemples incessants. Citons encore les plus frappants. Crier fort, c'est beugler, de même que parler s'exprime par chanter. Une petite quantité, c'est un brin; caduc signifie triste, et câiller c'est s'endormir; en effet le sang alors se fige, pour ainsi dire, dans les veines. La bouche n'est plus qu'une boîte, le tableau qu'un cadre, et la montre qu'un cadran. Le bruit devient bien terrible, c'est un carnage. Un substantif, bœuf, se convertit en adjectif énergique, dans un effet bœuf. Outrager devient blasphémer, et être impatient, bouillir. La colère bleue est la plus terrible, plus, sans doute, que si elle n'était que rouge. Le diable apparaît bien plus réel, si on l'appelle bourreau. Conter des mensonges, c'est bourrer. Etre insupportable devient visible par cette expression n'avoir pas de bout, de même que bête au bout, c'est être tout a fait bête. Quelquefois l'explication semble plus lointaine. Pourquoi une attaque de folie est-elle une branche de folie? pourquoi fêter s'appelle-t-il brosser? On comprend que s'approcher d'un objet qu'on cherche soit brûler, cela se dit aussi en France dans les petits jeux de salon. Le mobilier est bien un butin, surtout pour ceux qui ont économisé pour l'acheter pièce à pièce. Le casque signifie tête, toupet, l'image est bien naturelle. Le char semble très prétentieux, car le langage populaire n'élève pas ainsi les expressions, sans qu'il y ait ironie, cela s'applique à un wagon, à un train de chemin de fer, à un tramway. Au contraire, on abaisse lorsqu'on donne le nom de charretier au cocher, de charriement, à la course, de charrier, à aller trop vite, renvoyer, ou que la fenêtre devient un simple châssis, comme si elle avait perdu ses vitres. Le tapage est si fort qu'il devient un carillon, ce qui fait image pour les oreilles.
Certains mots prennent à la fois une foule de sens: caler, c'est enfoncer, devenir chauve, perdre de l'argent, tandis qu'en français, c'est céder, avoir peur.
Parfois c'est un sens étymologique qui se trouve restitué: casuel, c'est fragile, de même camper est jeter par terre. Chaud, c'est cher, c'est aussi un peu ivre. La double analogie est facile à saisir. Ce qui est trop cher brûle la main indigente qui veut y toucher. En passant ainsi du matériel à l'intellectuel, il s'opère souvent des déviations remarquables. Chétif a signifié d'abord en français captif, du latin captivus; il a maintenant le sens de faible de corps; en Canada, il passe au sens de méchant. De même, chavirer prend celui de devenir fou, car l'intelligence fait naufrage. Le circuit obtient le sens de pièce de terre qu'il ne possède pas en français. Comme interversion totale de la signification, citons: coquin, employé dans le sens de gentil, chouette dans celui d'amie: ma belle chouette. Le chien comparaît à son tour pour fournir des comparaisons vigoureuses, il devient l'adverbe beaucoup: un mal de chien, une faim de chien, bête en chien (très bête), avoir du chien dans le corps; la pauvre bête ne se plaint pas d'être mise ainsi à contribution par l'argot. Le mot clair passe du physique au moral, lorsqu'il signifie libéré. Au plus tôt, c'est au plus coupant; insinuer, c'est couler; usé, c'est cotonné. Au lieu d'interdire sa porte, on la condamne. La jambe animée descend au rang de compas, simple instrument. La poitrine devient un simple coffre. La peau n'est rien de plus qu'une couenne. Claquer forme image pour rendre bien des idées diverses: courir, travailler vite, tromper, frapper; en quantité, c'est à pleine clôture. Telle est la force de l'analogie et des images; ce fut ici un puissant facteur.
Un autre mode de matérialisation très curieux consiste à employer des prépositions ou des conjonctions exprimant le lieu, pour remplacer des verbes de sens immatériel et provenant de la couche savante. En français on dit prévaloir, le patois canadien dira avoir le dessus; il remplace excepté par la locution à part de; celle-ci, en effet, tombe sous la vue. La proposition: l'enfant est à terre, devient l'enfant est à bas. Dans cet emploi, la préposition après est d'un grand usage; au lieu de il me poursuit toujours, on dira: il est toujours après moi; au lieu de escaladons le mur, montons après le mur. On dira encore: il est après travailler, il est après manger. L'adverbe arrière remplace le substantif retard, en vertu du même instinct: il a de l'arrière, au lieu de il a du retard. Parfois la particule n'est pas matérialisée, mais on la décompose en la rapprochant de sa signification primitive, on la retrempe, pour ainsi dire. Parce que signifiait bien par le motif que; mais on en avait perdu l'analyse, en prononçant cette conjonction d'un trait; le patois la redivise, inconsciemment sans doute, mais énergiquement, en disant à cause que, de même; afin devient à seule fin, de même encore puisque devient d'abord que, d'abord que tu le veux. La préposition chez possède dans notre langue une certaine élégance, elle est moins naturelle, et le peuple dira aller au médecin, comme il dit à soir nous irons. La préposition de marque dans la langue une relation savante, celle du génitif, le patois la remplace par à, lequel a mieux conservé l'emploi local, il dira: le chapeau à Pierre.
Le besoin d'images a fait emprunter certains mots techniques de tel ou tel métier, notamment à la marine. Ne rien faire, c'est être à l'ancre; le dommage de toutes sortes, c'est l'avarie; on dit amarrer ses souliers, au lieu de les attacher; s'habiller, c'est s'agréier; les engins de pêche, les outils, l'attelage, enfin une personne désagréable, tout cela c'est des agrès.
Ce même instinct porte toujours à analyser les mots d'origine savante, à les morceler en plusieurs, ces derniers sensibles, et à se servir dans ce but de termes couramment employés. Nous eu avons déjà des exemples en français dans les verbes aller, faire, etc., mais en patois ce sera plus fréquent. Nous disons, par exemple: il est vieux, il est très vieux; pour tout cela le parler populaire canadien emploiera le mot âge, et dira il est en âge, il est à bout d'âge. Le mot cœur figurera à son tour. L'adjectif tout est trop abstrait. Au lieu de tout le jour, toute l'année, on dira à cœur de jour, à cœur d'année. Le mot air remplira à son tour un pareil rôle; on dira être en air, pour être en verve; avoir de l'air, pour se tromper; perdre son air, pour perdre son aplomb. Le verbe faire entre dans les locutions suivantes, où il sert à résoudre et à disloquer un verbe unique abstrait. C'est ainsi que l'on dit faire son affaire, pour s'enrichir; faire l'affaire à quelqu'un, pour le punir; les affaires, pour les effets d'habillement. De même, le verbe aller: aller sur la soixantaine; s'en aller, pour mourir; se faire aller, pour se presser.
Au point de vue psychologique, les phénomènes que nous venons d'indiquer ont une grande importance. D'autres n'en possèdent pas une égale, mais ils ont cet effet de donner à un patois une sorte de goût de terroir, en variant soit les prépositions employées, soit les préfixes ou les suffixes qui dérivent des mots. L'oreille est un peu surprise d'abord et n'y sent qu'une faute; mais ensuite elle découvre que le mot, dont le sens étymologique s'était émoussé, y trouve un nouveau ragoût. Citons seulement quelques exemples. Voici la préposition avec, usitée là où le français emploie par, de, dans, envers, de même, sans, et l'on dit: je vais partir avec les chars; que faire avec cela? je suis quitte avec lui; il est resté coi, et moi avec; partir avec pas le sou. Il en est de même des suffixes que le langage populaire substitue à ceux du langage commun et qui peuvent ne pas donner une expression plus vive, mais qui le modifient et le rajeunissent. C'est ainsi que l'on peut comparer abatis et abatages, abordage et abordade, accablement et accablation, acharnement et acharnation, admissible et admettable. De même, les préfixes sont substitués à d'autres, ou ajoutés, ou supprimés. On peut comparer dans ce sens: aconnaître, au lieu de connaître; alentir, au lieu de ralentir; amonter, au lieu de monter; amorphose, au lieu de métamorphose; avention, au lieu de invention. La nuance est indéfinissable, mais elle est certaine; au lieu de mots prévus d'avance et indifférents, on a l'avantage de la surprise.
Mais un procédé qui doit fixer particulièrement notre attention, est un emploi de ce que Ronsard et du Belley appelaient le provignement et qu'ils essayaient de mettre en honneur.