On sait qu'en français, tous les verbes ne font pas souche d'adjectifs et de substantifs correspondants, ni à son tour, le substantif, de verbes; sauf le cas des parasynthétiques assez nombreux, il faut, si l'on veut mettre dans la forme substantive un mot d'action, souvent recourir de nouveau à la source latine, qui donne un vocable éloigné du premier; par exemple, le verbe boire ne produit pas boivable, ni même buvable, mais potable. Est-ce bien logique que des sens analogues emploient des mots tout à fait différents? Lors de la Renaissance, on avait pensé que non, et qu'il valait mieux recourir au vieux fonds français et le faire provigner, comme l'on fait de la vigne, c'est-à-dire lui faire pousser des rejetons d'eux-mêmes. C'est ce que, sans système et par instinct, fait la langue populaire, notamment celle des Canadiens. C'est ainsi que d'accommoder, on fait accommodation; de bande, s'abander (aller en bande), d'aller, allable, (capable d'aller) et allant (bien disposé). Le mot annexe est savant, on créera plus simplement allonge. La coutume provigne le joli mot d'accoutumance. Se laisser surprendre par la nuit, longue et lourde périphrase, cède la place à ce mot pittoresque dans sa concision, s'annuiter. L'apparence devient l'apercevance. Pareil donne appareiller, dans le sens d'égaler et de comparer. L'idée sujet à appel, n'est plus périphrastique, on ne recule pas devant le mot appelable, pas plus que devant le mot arregardable, pour qui mérite d'être regardé. Le substantif argent donne l'adjectif argenté, dans le sens de riche; c'est plus saisissant. Couvrir en ardoises, c'est ardoiser. Une grande quantité, c'est une battée. Un mot fort pittoresque, c'est l'adverbe chevalement, tiré de cheval, pour exprimer terriblement. Les exemples de ce procédé abondent, il est des plus heureux. Au verbe boire, en français, correspond le substantif ivrogne, la correspondance n'est pas tout à fait exacte. Grâce au procédé de provignement, le parler canadien est plus parfait, en créant buveron. Une autre expression très pittoresque, rentrant dans le même procédé, c'est celle de chatter pour aimer, dérivé de chat. A remarquer aussi chérant, dérivé de cher, et signifiant celui qui exige un prix trop élevé. L'aurore boréale est un clairon, dérivé de clair, et l'homme de cœur s'indique énergiquement par l'adjectif cœureux, que rien ne remplace chez nous, car courageux n'a pas la même signification exacte. Cabaner, de cabane, signifie habiller chaudement, et cornailler veut dire lutter comme le font les animaux à coups de cornes. On peut citer encore comme construits d'après le même plan: contenancer, pour appuyer; consommages, pour déchets de viande; comprenage, pour entente; comprenouère, pour intelligence, et combien d'autres!
Noterons-nous qu'il existe bon nombre de mots archaïques qui ont disparu, ou presque, du français? Non, car on le devine, les premiers colons du Canada les ont apportés de France, à une époque où il en existait encore des vestiges. On s'attend, en raison de la situation politique et de l'histoire, à rencontrer beaucoup d'anglicismes. Il y en a, en effet, et de fort reconnaissables, le texte les indique par une astérisque; mais ils ont été à peine défigurés, ils ne sont pas fondus et gardent leur physionomie anglaise. L'auteur fait d'ailleurs observer avec raison que plusieurs d'entre eux ont eu une singulière odyssée. Ils étaient venus de France en Angleterre avec les Normands, de là ils furent importés en Amérique, puis prêtés par les Anglais d'outre-mer aux Canadiens; on peut dire qu'ils ont fait retour, par exemple: bargain, marché; bacon, lard. Mais tous ne sont pas dans ce cas. Il y a des mots bien saxons, ou ayant adopté un sens nouveau dans l'emploi anglais. On peut citer: aft, à l'arrière; brain, le cerveau; bar room, buvette; average, la moyenne; accomplissement, qualités; apologie, excuse; applicant, candidat; appointement, rendez-vous; appraiser, évaluer; anticiper, prévoir; bachelier, célibataire; badloque, malechance; acte, loi; affecter, influencer, et beaucoup d'autres dont le glossaire donne une liste abondante, et dont la plus grand nombre a conservé la forme anglaise, notamment: beaver, castor; bed, lit; best, le meilleur; better, parier; black-hole (trou-noir), cachot; brandy, cognac; broker, courtier; bun, brioche; business, affaire; cake, gâteau; cash, argent comptant; cheap, bon marché; checker, enregistrer; clairance, quittance; clairer, débarrasser; cleaner, nettoyer; coat, habit.
Le point de vue phonétique offre à son tour ses particularités. Il faut remarquer la fréquence de la voyelle a, qu'on substitue presque normalement à l'e: a, pour elle, (a va aller), couvarte, vardir, avarse, airrhes, alan, alarte, amant, pour l'aimant, amelette, apothèque. Une des consonnes sur deux se supprime au milieu du mot abre pour arbre. Enfin, les consonnes modifiées: agurir pour ahurir, aiduille pour aiguille, amiquié pour amitié. Comme partout ailleurs à la campagne, le vocalisme est plus ouvert et le mot tend à s'abréger.
Telle est, dans son ensemble, la physionomie du parler populaire des Canadiens français, que nous présente M. Dionne dans son très intéressant ouvrage. Il faut ajouter à ces traits principaux ce fait général que parmi ces mots il en existe un grand nombre, soit qui ne servent plus dans la langue française actuelle, soit dont le sens a été détourné.
Dans la première catégorie on peut citer: achaler, pour importuner; chouler, pour exciter les chiens; catiché, pour efféminé; copper, pour payer; escousse, pour espace de temps; esquinter, pour fatiguer. C'est là le fonds tout à fait propre et dialectal. Il est assez riche et, après le sémantiste, intéresse à son tour le linguiste. Quelques-uns de ces mots sont en usage sur le continent dans le parler populaire, d'autres sont tout à fait propres au Canadien. Nous ne pouvons nous empêcher de citer: baucher, courir vite, travailler vite; bazir, disparaître; de becco, de trop peu; berlander, flâner; bisquer, faire endêver, contrarier; bretter, fureter; bringue, fille nonchalante; cabas, tapage; cabochon, tête; cani, moisi; chalin, éclair de chaleur; chaloir, se soucier (vieux français); charlander, ennuyer; chiâler, pleurnicher; chouenne, mensonge; cotir, pourrir, dépérir; couette, petite queue, touffe, etc.
Dans la seconde catégorie, voici chrétien, qui prend le sens d'homme (comparer le roumain crastians), ainsi que catholique dans le sens d'honnête; chaud, pour ivre; char, pour wagon; caboche, pour bourgeon; créature, pour femme; espérer, pour attendre. Un mot a eu une singulière fortune: chenu, dérivé, croit-on, du latin canus, blanc; il signifie en français excellent, fort, riche, et au contraire, en canadien, misérable.
On voit que l'étude du canadien-français apporte une contribution précieuse à celle des patois et des parlers populaires français. Il y a là une branche qui s'est détachée des autres et qui a ensuite évolué à part; cependant ou peut admirer la persistance chez elle des mots et des caractéristiques emportés de notre continent, et reconnaître encore à ce trait le Canadien fidèle à son origine.
Nous devons savoir gré à plus d'un titre au savant auteur de cet ouvrage d'avoir recueilli avec soin et un grand discernement, et d'avoir fixé désormais dans un véritable monument le vocabulaire du Canadien français.
Raoul de la Grasserie.