Un conte talmudique sur la séduction de la femme du docteur Meïr, la célèbre Beruria, lui fournit le sujet d'un excellent poème sur la légèreté de la femme[28].
Parmi les collaborateurs des recueils périodiques publiés en Galicie, citons aussi Juda L. Yételis de Prague (1773-1838), dont les épigrammes peuvent servir de modèles du genre[29]. Nous en empruntons un:
À Tirza
Elle est belle comme la lune, splendide comme le soleil; tout en elle ressemble aux deux astres: La jeune femme prodigue ses libéralités à tout le monde, et, comme les deux astres, elle domine le jour et la nuit[30].
La Hongrie, dont les juifs avaient les mêmes mœurs et les mêmes tendances que ceux de la Pologne, a donné le jour à un poète de valeur. Salomon Levison de Moor (1789-1822) a vécu dans un milieu orthodoxe et a connu tous les obstacles moraux et matériels. Il sut en triompher et devenir un très sérieux savant et un poète de mérite. En dehors de ses études historiques écrites en allemand, il a composé en hébreu une excellente géographie de la Palestine sous le titre de Mehkereï Erez, parue à Vienne en 1819.
Son traité poétique, Melizath Yeschurun (La Rhétorique Juive), paru également à Vienne, en 1846, est un chef-d'œuvre de rhétorique et de poésie.
Son poème, que précède cet ouvrage, intitulé «L'éloquence poétique» ou l'apothéose de la poésie et des belles lettres, est un des meilleurs qui aient été écrits en hébreu. Le poète y fait preuve d'une imagination riche; ses images sont nettes et précises et le style est d'une allure classique remarquable. Un amour malheureux mit fin aux jours de ce poète avant la complète éclosion de son génie.
Tout ce mouvement littéraire de la première moitié du xixe siècle n'a pas réussi à s'imposer aux grandes masses et à créer une littérature nationale un peu originale. Les Maskilim galiciens ont commis la même erreur que leurs prédécesseurs allemands. En se faisant les champions de l'humanisme en Pologne, dans un milieu foncièrement religieux et que les conceptions modernes avaient à peine effleuré, ils ont attaché trop d'importance aux arguments de la raison et ne se sont que rarement adressés au sentiment de leurs coreligionnaires. Ils se sont flattés de pouvoir convaincre par la seule vertu d'un raisonnement positif ces masses imbues de mysticisme, écrasées par le double joug de la religion et d'une condition sociale inférieure, et que seul l'idéal messianique d'un avenir glorieux soutenait. Quoi d'étonnant alors si l'humanisme galicien n'est jamais sorti des cercles restreints des lettrés pour devenir un mouvement populaire? Ni la profondeur de penseurs comme Rapoport et Krochmal, ni la critique mordante d'un Erter, ni le lyrisme sioniste de Letteris n'eurent assez de puissance pour barrer la route au Hassidisme et pour l'empêcher d'accomplir son œuvre d'obscurantisme. C'est à peine s'ils ont pu entamer les esprits les plus indépendants parmi les jeunes rabbins. Mais ceux-ci aussi, dans la crainte d'une décadence religieuse déjà manifeste en Allemagne, se déclareront adversaires acharnés de toute propagation de la littérature hébraïque profane[31]. L'état de littérateur hébreu deviendra de plus en plus pénible en Pologne et le nombre des publications diminuera considérablement. Nous verrons apparaître le type du Mehaber, auteur vagabond, vendant lui-même ses écrits et les imposant presque aux acheteurs. Cela nous renseigne suffisamment sur l'état de cette littérature naissante.
Qui sait si l'œuvre des Maskilim galiciens n'était pas condamnée à rester stérile et à ne jamais émouvoir la masse juive, sans l'arrivée d'un littérateur italien, qui possédait justement ce qui manquait à la plupart de ses prédécesseurs, à savoir le sentiment juif. Il sut allier une culture universelle et une réelle largeur d'esprit à un patriotisme juif inébranlable. Samuel-David Luzzato—car c'est de lui qu'il s'agit—a enfin trouvé la formule qui devait imposer la culture moderne aux masses croyantes, sans blesser leur sentiment juif. Arrêtons-nous un instant à la vie et à l'activité de ce personnage remarquable.
Après un arrêt assez prolongé subi par les lettres hébraïques en Italie, une nouvelle école littéraire et scientifique s'y forme pendant la première moitié du xixe siècle. Elle collabore avec éclat au mouvement littéraire du Nord. Le célèbre critique et esprit indépendant I.-S. Reggio (1784-1854) a exercé, par ses publications sur l'histoire littéraire et par ses audacieux articles sur les réformes religieuses, une influence énorme sur ses contemporains. Son œuvre capitale «La Loi et la Philosophie», parue à Vienne en 1827, est un essai de synthèse de la Loi juive et de la science.