Ce n'est qu'avec l'avènement d'Alexandre Ier que les réformes projetées par le gouvernement eurent leur contre-coup sur le ghetto lointain. Une commission spéciale fut instituée pour étudier les conditions de la vie des juifs et les moyens d'améliorer leur état matériel et intellectuel. Le premier contact intime entre juifs et russes se fait dans la petite ville de Sklow, presque exclusivement habitée par des juifs. Cette ville formait une étape importante sur la route qui menait de la capitale à l'Occident, et ses habitants juifs eurent l'occasion d'entrer en relation avec les personnages de marque, russes et étrangers, qui se rendaient à la capitale[44]. Un cercle de lettrés influencés par les Meassfim s'y fonda, et c'est de ce milieu que nous parvient un curieux document littéraire qui témoigne des espérances que les réformes projetées par le gouvernement d'Alexandre Ier pour l'amélioration de l'état des juifs, avaient suscitées. Dans un pamphlet intitulé Sineath Hadath (Haine religieuse), publié en 1804 à Sklow, en hébreu, et traduit plus tard en russe, l'auteur, un nommé Nevachovitz (grand'père du célèbre savant M. Metchnikoff, de l'Institut Pasteur) proteste énergiquement au nom de la vérité et de l'humanité contre le mépris qu'on professe à l'égard des juifs.

Être méprisé, honni, est-ce peu? Ô torture qui dépasse toutes les autres, blessure que rien n'égale.... Les vents, le tonnerre et la tempête réunis ne pourraient étouffer les cris de souffrance de l'être méprisé par les autres. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Chrétiens! Ne cherchez pas le juif dans l'homme, mais cherchez plutôt l'homme dans le juif. Je jure qu'un juif fidèle à sa foi ne peut pas être un homme méchant, ni un mauvais citoyen...

Hélas! ce premier appel restera sans écho comme les suivants. Un siècle se sera passé qu'en Russie on n'aura pas encore reconnu la qualité d'homme au juif non converti.

Les espérances que les guerres napoléoniennes avaient fait naître parmi les populations juives de la Lithuanie furent déçues. Une main de fer s'abattit sur eux et ils continuèrent à végéter misérablement dans leur coin sombra et délaissé.

On raconte que lorsque Napoléon entra à la tête de la Grande Armée à Vilna, il fut tellement frappé par le caractère juif de cette ville qu'il s'écria: «Mais c'est la Jérusalem de la Lithuanie!» Nous ne savons ce qu'il y a de vrai dans ce mot attribué à l'empereur. Dans tous les cas, aucune autre ville ne mériterait plus ce surnom. La résidence du «Gaon» était déjà au xviiie siècle une métropole juive. L'élimination systématique et voulue de l'élément polonais, surtout depuis l'insurrection de 1831, la prohibition de la langue polonaise, la fermeture de l'Université ainsi que l'absence de l'élément lithuanien ont fait de Vilna la grande ville juive pendant tout le xixe siècle. Capitale détrônée d'un peuple trahi par sa noblesse, abandonnée par ses habitants autochtones, elle devient le centre d'une société juive indépendante et que rien ne gêne dans son développement intérieur. Sans le moindre abandon de la tradition rabbinique qui lui sert de base constitutionnelle, elle se laisse peu à peu pénétrer par les idées modernes.

L'humanisme allemand, la «Haskala» n'a pas rencontré de résistance réelle dans ce monde relativement éclairé et préparé par l'école de Gaon. Ce sont les élèves rabbiniques eux-mêmes qui fourniront les premiers représentants de l'humanisme en Lithuanie. Ils mettront autant d'ambition à cultiver la langue hébraïque et à étudier les sciences profanes dans cette langue qu'ils en ont mis à approfondir et à creuser le Talmud. Issus du peuple, vivant de sa vie et partageant ses misères, séparés de la société chrétienne par une barrière de prescriptions qui leur semble infranchissable, les premiers lettrés lithuaniens apporteront dans leur amour naissant pour la science et pour les lettres hébraïques ce désintéressement qui caractérise les idéalistes du ghetto.

Un cercle de lettrés, les «Berlinois», se fonda vers l'an 1830 à Vilna, et des cercles analogues se formèrent un peu plus tard dans la province. Ils poursuivirent avec zèle la culture de la littérature hébraïque.

Deux écrivains de valeur, tous deux de Vilna, l'un poète et l'autre prosateur, ouvrent la marche de l'évolution littéraire en Lithuanie.

Abraham Ber Lebensohn (Adam Hacohen) (1794-1880), surnommé le «père de la Poésie», était né à Vilna. Orphelin de mère, il connut une enfance triste et fut privé des seules consolations accessibles à l'enfant du ghetto—l'amour et les soins maternels. À l'âge de trois ans il entra dans le «Héder»; à sept ans il étudiait déjà le Talmud, puis la casuistique et enfin la Cabbale. Cette dernière, d'ailleurs, n'exerça qu'un faible attrait sur l'esprit du futur poète. L'étude approfondie de la Bible et de la grammaire hébraïque, qui étaient déjà à la mode à Vilna, modela son esprit. La lecture des œuvres de Wessely, pour lequel il professa une profonde admiration pendant toute sa vie, exerça une influence décisive sur sa vocation de poète.