Dans ses premiers essais, Lebensohn ne diffère pas encore des nombreux élèves rabbiniques qui s'amusaient à traduire en vers tous les événements du jour. Une élégie à la mémoire d'un rabbin, une ode célébrant la gloire douteuse d'un noble Polonais, et d'autres produits de ce genre, tels étaient les sujets habituels de la muse à cette époque, et tels furent aussi les premiers essais de notre auteur. Rien n'y révèle encore le futur poète de mérite. Un peu plus tard il se mit à apprendre l'allemand, mais sa connaissance de cette langue demeura superficielle. Hanté par la gloire de Schiller, il se consacra à la poésie et imita les poètes allemands. Mais il ne réussit jamais à saisir à la lettre le sens de la poésie allemande, ni à comprendre les poésies érotiques. L'élève rabbinique à l'esprit puritain et aux mœurs austères n'y voyait qu'images poétiques et que symboles.

Sa vie ne différa guère de celle des juifs pauvres du ghetto. Marié très jeune par son père, il se trouve tout d'un coup aux prises avec l'existence sans avoir connu ni les emportements, ni la jeunesse, ni les passions, ni l'amour, sans avoir connu les luttes intérieures qui se disputent le cœur de l'homme. Le sentiment de la nature, l'esthétique pure, étaient un pays inconnu pour ce fils du ghetto; la conception de l'art sans but moral aurait dépassé sa compréhension et sa mentalité puritaines. Trop libre-penseur pour embrasser la carrière rabbinique, il enseigna l'hébreu aux enfants. C'est là une profession peu rétribuée, et encore moins estimée, dans un milieu où les ignorants même sont lettrés, et où le petit choix d'occupations jette dans l'enseignement tous ceux qui manquent d'énergie ou de chance, les déclassés et les maladroits. Dix ans d'enseignement quotidien depuis huit heures du matin jusqu'à neuf heures du soir ébranlèrent fortement sa santé. Il tomba malade et dut renoncer à l'enseignement, au grand profit de la poésie hébraïque. Il devint courtier, et le peu de loisir que ses nouvelles occupations lui laissèrent, il les consacra à sa muse. Ce courtier harassé par la besogne quotidienne était un pur idéaliste. Certes, Lebensohn n'était pas fait de cette étoffe qui forme les rêveurs et les grands poètes. Mais, dans cet esprit rationnel et logique jusqu'à la sécheresse, il y avait un coin intime, mélancolique et profond. Il professa un amour profond, exalté, pour la langue hébraïque. Cette langue n'est-elle pas belle, admirable, n'est-elle pas la dernière relique sauvée du naufrage de tous les biens nationaux de notre peuple? Et n'est-il pas enfin, lui, l'héritier des prophètes, le poète et le pontife de langue sacrée? Avec quel orgueil il nous dévoile son état d'âme:

Je m'assois devant la table «divine», je prends ma plume, cette plume qui écrit la langue sacrée, la langue de notre Loi, la langue de notre peuple, Sela! Ô Dieu, guide mon esprit, n'est-ce pas dans Ta langue sainte que je chante?[45]

Fils de son milieu, élève des rabbins, il joindra à son âme de primitif la dialectique d'un raisonneur. Mais il n'arrivera jamais à comprendre le monde intérieur de luttes et de passions qui agite la vie individuelle des hommes. Il croira qu'il suffit de copier les auteurs allemands et d'aligner des vers pleins d'emphase pour créer des poèmes érotiques et pour chanter la nature. Son poème «David et Bathséba» est une œuvre manquée; ses descriptions de la nature sont sèches et factices. Il ne sera pas capable de se rendre compte exactement des choses contemporaines. Le moindre événement produira sur lui un effet considérable. Il saluera par des odes les réformes militaires et civiles de Nicolas Ier, qui furent si préjudiciables au judaïsme. Et dans son enthousiasme il s'écriera: «Maintenant Israël ne connaît plus que le bien!» Lorsqu'un banquier juif quelconque sera nommé consul général en Orient, il saluera ce fait sans portée en vers dithyrambiques qu'il dédiera à ce pauvre homme «au nom des juifs de la Lithuanie et de la Russie Blanche.»

Mais partout où le cœur du poète bat à l'unisson avec les sentiments du milieu juif, partout où il se laisse aller à la tristesse et à la mélancolie spéciale qui se dégage de ce milieu, il atteint une hauteur morale et une vigueur lyrique qui ne seront pas dépassées. À travers les trois volumes que forment ses poésies, nous trouvons, à côté de nombreux poèmes sans valeur, beaucoup de perles de style et de pensée. Le cri de détresse contre les misères qui accablent l'humanité, les protestations douloureuses contre l'absence de pitié parmi les hommes, ainsi que le refus obstiné de comprendre l'implacable cruauté de la nature qui nous enlève les êtres les plus chers et notre impuissance devant la mort, ont inspiré à notre poète une de ses plus belles poésies.

La pitié n'est-elle pas la fille des cieux? Ne la trouvons-nous pas même chez les bêtes et chez les reptiles? Seul l'homme ne la connaît pas. Il se fait le tyran de son prochain...

Mais ce n'est pas seulement l'homme qui ne veut pas connaître cette fille des cieux, la nature elle-même la méconnaît et se montre implacable.

Ô monde! Demeure de deuil, vallée des pleurs. Tes fleuves sont des larmes. Ton sol de la cendre. Sur ta surface tu portes des hommes en deuil. Dans tes entrailles des cadavres. Derrière les montagnes couvertes de neige et de glace, une voiture apparaît. Son conducteur, un homme, est assis à l'intérieur. À côté de lui sa femme, beaux comme les fleurs tous deux et sur leurs genoux jouent des enfants délicieux. Ah! c'est un convoi de morts. Ils sont partis vivants pour s'égarer, périr dans les glaces du monde.

Parmi la détresse environnante et la ruine de toutes les espérances, seule la mort plane impitoyable, menaçante et victorieuse.

Dans une autre poésie intitulée «La Pleureuse», parlant également de la pitié, le poète s'écrie: