À quoi ont-ils abouti, sinon à semer le vent, à cultiver le rocher?...
Ils t'ont instruit à aller à l'encontre de la vie, à t'isoler entre des murailles de préceptes et de prescriptions, à être mort sur la terre, vivant dans les deux, à rêver éveillé et à parler en état de sommeil.
C'est ainsi que ton esprit s'est évanoui, que ta force s'est desséchée, et que la poudre des scribes t'a enseveli à l'état de momie vivante...
Malheur à toi, Jérusalem la perdue!
Mais, s'il accuse le rabbinisme de tous les maux du peuple juif, il ne s'ensuit pas qu'il justifie l'invasion romaine. Toute sa haine s'élève contre Rome, l'ennemie séculaire du judaïsme. Il ne lui épargne pas son mépris au nom de l'humanité et de la justice. D'abord c'est Titus, «délices du genre humain», qu'il nous présente, préparant à son peuple des spectacles nobles et sanguinaires et se réjouissant à la vue du sang innocent qui coule dans l'arène. Puis c'est à Rome qu'il s'en prend, «au grand peuple qui domine les trois quarts de l'univers, la terreur du monde, dont le triomphe ne connaît plus de bornes, depuis qu'il a remporté la victoire sur un peuple destiné à périr et dont le territoire ne mesure que cinq heures de marche.» Enfin son cœur juif se révolte contre «les belles matrones suivies de leurs servantes, dont l'âme tendre va se réjouir aux spectacles sanguinaires de l'arène.»
Dans Bimezouloth Yam (Dans les profondeurs de l'Océan), le poète fait revivre un épisode terrible de l'exode des juifs d'Espagne (1492). Les fugitifs se sont embarqués sur des bateaux de corsaires qui les exploitent sans pitié. La cupidité des corsaires est insatiable. Après les avoir dépouillés de tout ce qu'ils possèdent, ils les vendent comme esclaves ou les jettent dans les flots. Le même sort attend un groupe d'exilés réfugiés sur un bateau. Mais le capitaine s'est soudainement épris de la fille d'un rabbin d'une rare beauté. Pour sauver ses compagnons, elle feint d'agréer les déclarations du capitaine qui promet de débarquer les passagers sains et saufs sur la côte. Il tient parole, mais il garde auprès de lui la jeune fille et sa mère. Une fois loin du rivage, pour ne pas céder aux désirs du corsaire, la jeune fille et sa mère se précipitent dans la mer en adressant leurs prières au Ciel. Ce poème est un des plus beaux de Gordon. L'indignation et la douleur lui inspirent ces vers puissants:
La fille de Jacob est exilée de toute l'étendue de l'Espagne. Le Portugal aussi la repousse. L'Europe montre la nuque à ces malheureux. Elle leur destine la tombe, le martyre, l'enfer... Leurs ossements sont éparpillés sur les rochers africains. Leur sang abreuve les rives de l'Asie... Et le Juge du monde ne se montre pas. Et les larmes des opprimés ne sont pas vengées.
Ce qui révolte surtout le poète, c'est l'idée que jamais ces opprimés n'auront leur revanche et que tous ces crimes demeureront impunis.
Israël, tu ne seras jamais vengé!... Tes persécuteurs triomphent partout! L'Espagne n'a-t-elle pas découvert le Nouveau-Monde le jour même où elle t'a expulsé? Et le Portugal n'a-t-il pas trouvé la route des Indes? Là aussi il a ruiné le pays qui avait accueilli les réfugiés[65].
Et l'Espagne et le Portugal sont toujours debout!