un peuple de rêveurs et de visionnaires peut-il subsister un seul jour?

Mais le roi ne s'arrête pas à ces idées de révolte. Il se rappelle trop bien l'histoire de Saül et de Samuel, où le roi fut châtié pour avoir désobéi aux caprices des prophètes. Il constate que «tel est le triste sort de tout chef d'Israël.»

Hélas! Je vois que les paroles du fils de Hilkia arriveront irrémédiablement. La loi survivra à la ruine du royaume. Le livre, la parole, succèderont au sceptre royal. Je prévois tout un peuple de docteurs, de lettrés, affaibli et dégénéré.

Cette conception étonnante, déconcertante du peuple-prophète, Gordon la gardera jusqu'au bout. Mais puisque la Loi a tué la nation et qu'une fatalité cruelle pèse sur le peuple du Livre, ne vaut-il pas mieux libérer les individus des chaînes de la foi et affranchir les masses des minuties religieuses qui lui barrent le chemin de la vie? Ce sera la besogne à laquelle Gordon vouera le reste de sa vie.

Dans une poésie dédiée à Smolensky, le rédacteur de Haschahar (L'Aurore), à l'occasion de la réapparition de sa revue, le poète épanche toute son âme désolée et indique la nouvelle voie dans laquelle il va s'engager:

Jadis, certes moi aussi j'ai chanté l'amour, les plaisirs, l'amitié, j'ai annoncé des jours de fête, de liberté et d'espérance. Les cordes de ma lyre vibraient d'émotion...

Et voilà que «l'Aurore» reparaît: je vais accorder ma harpe pour saluer l'aube du matin...

Hélas, je ne suis plus le même, je ne sais plus chanter. De mauvais rêves ont troublé mes nuits. Ils m'ont montré mon peuple face à face... Ils m'ont montré mon peuple dans tout son abaissement, ses blessures insondables. Ils m'ont montré l'iniquité, la source de tous ses maux.

J'ai vu ses meneurs égarés et les maîtres qui l'ont trompé. Mon cœur saigne de douleur. Les cordes de ma lyre ne résonnent plus qu'en lamentations.

Depuis je ne chante plus la joie ni la consolation; je n'espère plus la lumière et je n'attends pas la liberté. Je chante des jours sombres et je prédis un esclavage éternel, l'avilissement sans fin. Et des cordes de ma lyre jaillissent des larmes sur la ruine de mon peuple.