Ne le sommes-nous pas encore? Nous sommes liés par des chaînes d'absurdités, par des cordes de stupidités, par toutes sortes de préjugés.... Certes les étrangers ne nous oppriment plus, mais nos oppresseurs sont issus de nous-mêmes. Nos mains ne sont plus liées, mais notre âme est enchaînée....
Un tableau de mœurs sombre et grandiose, une peinture exacte de la domination inique et arbitraire exercée par le Cahal, l'idéalisation du Maskil, impuissant à lui seul à lutter contre toutes les forces réactionnaires coalisées, voilà ce que nous trouvons dans le dernier grand poème satirique de Gordon intitulé: «Les deux Joseph-ben-Simon». Nous y voyons comment le jeune talmudiste, épris des sciences et de la littérature moderne, est persécuté par les fanatiques. Ne pouvant leur résister, il est obligé de s'expatrier. Il s'en va vers l'Italie. La renommée de S. D. Luzzato a attiré à l'université de Padoue nombre de jeunes gens russes avides de savoir. Là Joseph-ben-Simon poursuit parallèlement des études rabbiniques et médicales.
Enfin, ses efforts sont couronnés de succès, et il rêve de retourner dans son pays pour consacrer ses efforts au relèvement matériel et moral de ses frères. Déjà il se voit à la tête de sa communauté, guérissant l'âme, guérissant le corps, redressant les torts, introduisant des réformes, et apportant un souffle nouveau dans les membres desséchés du judaïsme. À peine est-il arrivé dans sa ville natale qu'il est arrêté et jeté en prison. Le Cahal avait délivré un passeport à son nom à un fils de cordonnier, misérable individu, bandit et voleur. Un crime d'assassinat pèse sur ce dernier, et c'est l'innocent qui va expier pour le coupable. Le vrai Joseph-ben-Simon a beau protester de son innocence, le chef du Cahal, devant lequel il est amené, déclare qu'il n'y a pas d'autre Joseph-ben-Simon et que c'est lui le coupable.
La petite ville est décrite avec exactitude. Nous sommes sur la place publique, la place du marché. Toutes les ordures y sont jetées, et une puanteur atroce s'en dégage. La synagogue touche à cette place, édifice sordide tombant en ruines. «La boue et la saleté limitent la sainteté», mais Dieu ne s'en formalise pas, «il est trop haut placé pour que cela l'incommode.» Mais la plus grande impureté, l'infection morale émane de la petite pièce attenante à la synagogue: c'est la chambre du Cahal. C'est là que se trame le crime et l'injustice; l'arbitraire et la vénalité s'y étalent impudiquement. Le Cahal détient les registres du service militaire, il délivre les passeports; toute la ville est à sa merci. C'est là que les tartufes du ghetto exercent leur pouvoir funeste, que la veuve est spoliée, l'orphelin maltraité, et livré, avec le malheureux qui a osé aspirer à la lumière, au service militaire en remplacement de l'enfant du riche. C'est le domaine où règne, tout puissant et craint, le très vénéré rabbi Schamgar-ben-Anath, parvenu stupide et féroce.
La vie de sacrifices et de privations que mènent les étudiants juifs qui s'en vont chercher l'instruction à l'étranger, inspire à Gordon un des plus beaux passages de son poème. En somme, ces jeunes gens ne font que se conformer à la tradition juive. Ils sont les continuateurs de ceux qui, autrefois, bravaient la faim et le froid sur les bancs des «Yeschiboth».
Qu'il est puissant, le désir de savoir dans le cœur des adolescents du peuple humilié! C'est le feu ininterrompu brûlant sur l'autel!
Arrêtez-vous aux routes menant à Mir, Eischischok et Volosjine[69].
Voyez ces chétifs adolescents allant à pied.
Où se dirigent leurs pas? Que vont-ils chercher?—Ils vont dormir sur la terre nue, mener une vie toute de privations....
Il est dit: «La Thora n'est donnée qu'à celui qui se tue pour elle.»