Quarante jours avant ta naissance ton sort a été décidé[67].
Couvre ta tête, coupe tes nattes. À quoi bon regarder celui qui est à tes côtés? Est-il bossu ou borgne, jeune ou vieux? Qu'importe! Ce n'est pas toi qui choisis, mais tes parents; tu passes d'une main à l'autre comme une marchandise.
Esclave de ses parents, esclave de son mari, il ne lui est même pas donné de goûter paisiblement les joies maternelles. Des malheurs imprévus l'assaillent et l'abattent sans cesse. Son mari sans éducation, sans profession, souvent même sans cœur, après avoir mangé les années de pension traditionnelle à la table des parents de sa femme, se trouvera tout à coup aux prises avec la vie. S'il n'a pas la chance de réussir, il se lassera vite, il abandonnera sa femme et ses enfants, et s'en ira au loin sans même donner signe de vie. Elle restera une «Agouna», une abandonnée, veuve sans l'être, la malheureuse des malheureuses.
C'est là l'histoire de toute femme juive, c'est aussi l'histoire de la belle Bath-Schoua.
Bath-Schoua est une admirable créature, dotée par la nature de toutes les qualités. Belle, intelligente, pure, bonne et charmante, elle s'entend à merveille aux soins du ménage. Elle est admirée par tout le monde, jusqu'au chétif Porousch (sorte d'ermite studieux volontaire) qui se cache derrière la grille qui sépare le compartiment réservé aux femmes à la synagogue, pour la regarder. Hélas, cette fleur est fiancée par son père à un certain Hillel, être chétif, vilain, stupide et antipathique. Mais il possède par cœur tous les in-folios du Talmud, et c'est tout dire. On célèbre le mariage. Le couple mange pendant trois ans à la table des beaux-parents; deux enfants naissent de cette union. Le père de Bath-Schoua perd sa fortune, et Hillel est obligé de chercher à gagner sa vie. Mais cet homme incapable ne trouve rien. Il part pour les pays étrangers, et jamais plus on n'entend parler de lui. Bath-Schoua reste seule avec ses deux enfants. Sans se décourager, elle gagne péniblement son pain. Tout son amour, elle le reporte sur ses enfants qu'elle s'efforce de parer et d'habiller comme les enfants des riches.
Sur ces entrefaites arrive dans la petite ville un jeune homme nommé Fabi. Juif moderne, il est instruit et intelligent, beau et généreux. Il s'intéresse à la jeune femme, en devient amoureux. Bath-Schoua n'ose croire à son bonheur. Cependant un obstacle infranchissable s'oppose à leur union. Bath-Schoua n'est pas divorcée, on ne sait pas non plus si son mari est mort. Fabi, plein d'énergie, se met à la recherche de l'époux disparu. Il le découvre et, moyennant finances, il lui arrache un divorce pour sa femme. L'acte officiel en règle et légalisé par l'autorité rabbinique est envoyé à la femme. Hillel s'embarque pour l'Amérique et son navire fait naufrage.
Bath-Schoua pourra donc enfin jouir du bonheur qu'elle a tant mérité! Hélas, non, la fortune, dans la personne de Rabbi Vofsi, la trahit encore une fois. Ce rabbin est un pharisien rigide; une peccadille lui suffit pour annuler l'acte de divorce. Le mot Hillel y était mal orthographié, selon l'autorité de certains commentateurs. Après le Hé il manquait un Iod. Ainsi le bonheur entrevu par Bath-Schoua est détruit à tout jamais.
Ce malheur n'est pas unique dans son genre; les Bath-Schoua sont légion dans le ghetto. Il y en a d'autres non moins poignants pour des motifs aussi futiles.
Dans un autre poème qui porte le titre: Asaka Derispak (Pour une bagatelle)[68], le poète raconte comment, par la faute d'un malheureux grain d'orge égaré dans la soupe du repas de Pâque, d'où tout aliment fermenté doit être exclu, la paix d'un ménage fut troublée. Affolée et rongée par le remords d'avoir servi cette soupe suspecte, la pauvre femme court chez le Rabbin, qui déclare qu'elle a fait manger aux siens des mets interdits et que la vaisselle dans laquelle ces mets ont été servis doit être brisée. Mais le mari, simple cocher, ne l'entend pas ainsi. Il fait retomber sa colère sur sa femme. La paix du foyer est troublée, et finalement il répudie sa femme. Le poète fulmine contre les rabbins et contre leur interprétation étroite et insensée des textes.
Nous avons été esclaves au pays d'Égypte.