Mes parents, fidèles à la loi, ennemis de la science, du bon sens, n'aspirent qu'au négoce et qu'à l'observance religieuse.
Nos intellectuels dédaignent la langue nationale et n'ont d'amour que pour la langue du pays.
Nos filles, si gracieuses, sont tenues dans l'ignorance absolue de l'hébreu...
Et la nouvelle génération va toujours de l'avant! Dieu sait jusqu'où elle ira... Peut-être jusqu'au point d'où elle ne reviendra plus...
Ce n'est donc qu'à une poignée d'élus, d'amateurs—les seuls qui ne méprisent pas, qui comprennent et approuvent le poète hébreu...
C'est à vous que j'apporte mon génie en sacrifice et c'est devant vous que je verse mes larmes... Qui sait si je ne suis pas le dernier de ceux qui ont chanté Sion, et si vous aussi, vous n'êtes pas nos derniers lecteurs?
Nous retrouvons cet état d'âme pessimiste dans tous les derniers écrits de Gordon. Même après les événements de 1882, lorsque la résurrection des haines et des persécutions d'autrefois a jeté le désarroi dans le camp des émancipateurs et a poussé les plus fervents champions anti-rabbiniques comme Lilienblum et Braudès à arborer le drapeau du Sionisme, seul Gordon ne se laissa pas entraîner par ce courant. Son scepticisme ne lui permettait pas de partager les illusions de ses amis convertis au sionisme.
Tout son mépris pour les tyrans, sa compassion pour la nation injustement opprimée, il l'exprime dans sa poésie Ahoti Ruhama qui porte le titre: À l'honneur de la fille de Jacob violée par le fils de Hamor.
Pourquoi pleures-tu, ma sœur affligée?
Pourquoi cette désolation de l'esprit, cette anxiété du cœur?