Celui qui devait assumer la lourde tâche de rompre les chaînes qui gênaient l'évolution de la langue hébraïque dans un sens moderne, et devenir ainsi le véritable maître initiateur de la Renaissance hébraïque fut un juif italien, doué de facultés surprenantes.
Moïse-Hayim Luzzato naquit en 1707 à Padoue. Il était issu d'une famille célèbre par les autorités rabbiniques et par les écrivains qu'elle avait donnés au Judaïsme, tradition à laquelle elle n'a pas failli jusqu'à nos jours.
Une éducation strictement rabbinique, consacrée principalement à l'étude du Talmud sous la direction d'un maître polonais—nous sommes déjà à une époque où les rabbins polonais sont en grande estime—qui l'initie de bonne heure aux mystères de la Cabbale; une enfance triste passée dans l'air étouffant du ghetto, voilà quelles furent les premières années de notre poète. Heureusement pour lui que ce ghetto était un ghetto italien d'où les études profanes n'étaient pas complètement bannies.
À côté des études religieuses, l'enfant fait connaissance avec la poésie hébraïque du Moyen-âge et aussi avec la littérature italienne de son temps. Là est sa supériorité sur les lettrés hébreux des autres pays, qui n'avaient subi aucune influence extérieure et étaient demeurés fidèles aux formes et aux idées surannées.
Dès sa jeunesse, il montre des aptitudes remarquables pour la poésie. À l'âge de 17 ans, il compose un drame en vers intitulé: «Samson et Dalila», drame qui ne devait jamais être imprimé. Peu de temps après, il publie son «Art poétique», Leschon Limoudim[4], dédié à son maître polonais. Le jeune poète se décide enfin à rompre avec la poésie du Moyen-âge qui entravait le développement de la langue hébraïque. Son drame allégorique Migdal Oz[5] (La Tour de la Victoire) fut le signal de cette réforme. Le style hébraïque y révèle une élégance et un éclat non atteints depuis la Bible. Ce drame, inspiré du Pastor fido de Guarini, par le souffle poétique qui l'anime et par le goût artistique qui distingue son auteur, est encore très goûté des lettrés, malgré ses prolixités et l'absence de toute action dramatique.
C'était alors un monde nouveau que l'auteur venait de révéler par cette exaltation de la vie rurale dans une littérature dont les représentants les plus éclairés se refusaient de voir dans le Cantique des cantiques autre chose qu'un symbolisme religieux, à tel point que toute notion réelle de la nature avait dégénéré chez eux.
À l'instar des pastorales de l'époque, mais peut-être avec un sentiment plus réel, le poète fait l'éloge de la vie du berger:
Qu'il est doux, le sort du jeune berger toujours en tête de ses troupeaux! Il va, il court, joyeux dans sa pauvreté, heureux de l'absence de tout souci.
Pauvre et toujours gai!
La jeune fille qu'il aime, l'aime, elle aussi; ils jouissent du bonheur, et rien ne vient troubler leur plaisir.