Nous voulons montrer, en un mot, comment, sous l'influence des humanistes italiens[2], la poésie hébraïque s'affranchit de la tradition du Moyen-âge, se modernise et sert de modèle à tout un mouvement de renaissance littéraire en Allemagne et en Autriche. Dans ces deux pays les lettres hébraïques s'enrichissent et se perfectionnent sous le rapport de la forme aussi bien que du fond, et finalement, grâce à des circonstances favorables, l'hébreu s'impose comme langue littéraire et nationale aux masses juives de la Pologne et surtout de la Lithuanie.
Dans cette marche vers l'Orient, la littérature hébraïque n'a presque jamais failli à sa mission. Deux courants d'idées, plus ou moins distincts, caractérisent cette littérature: d'une part, l'émancipation intellectuelle des masses juives tombées dans l'ignorance et, par conséquent, la lutte contre les préjugés et le dogmatisme rabbinique, et, d'autre part, le réveil du sentiment national et de la solidarité juive. Ces deux courants d'idées finiront par se fondre dans la littérature contemporaine, par la création du mouvement national juif avec ses diverses nuances. Depuis une vingtaine d'années, par la force des événements, l'émancipation nationale des masses juives s'impose aux lettrés. Elle a su rendre à la langue hébraïque une situation prédominante dans toutes les questions vitales qui agitent le Judaïsme, et amener une floraison littéraire vraiment significative.
CHAPITRE PREMIER
En Italie.—M.-H. Luzzato.
On ne peut donner le nom de Renaissance, dans le sens précis du mot, au mouvement qui s'est effectué dans la littérature hébraïque à la fin du xve siècle, pas plus que celui de Décadence ne convient pour désigner l'époque qui l'a précédé.
Longtemps avant Dante et Boccace, et notamment depuis le xe siècle, les lettres hébraïques avaient atteint, principalement en Espagne et partiellement aussi en Provence, un degré de développement inconnu aux langues européennes du Moyen-âge.
Les persécutions religieuses qui anéantirent vers la fin du xive et du xve siècle les populations juives de ces deux pays ne réussirent pas à interrompre complètement ces traditions littéraires. Les débris de la science et des lettres juives furent transplantés par les réfugiés dans leurs pays d'adoption. Des écoles furent fondées de bonne heure aux Pays-Bas, en Turquie, en Palestine même.
Un renouveau littéraire n'était en effet possible qu'en Italie. Partout ailleurs, dans les pays arriérés du Nord et de l'Orient, les juifs, encore sous le coup des malheurs récents, s'étaient repliés sur eux-mêmes et réfugiés dans le plus sombre des mysticismes ou tout au moins dans le dogmatisme le plus étroit. Grâce à des conditions extérieures plus supportables, les communautés italiennes ont pu reprendre la tradition littéraire judéo-espagnole. Nous y voyons surgir des penseurs, des écrivains, des poètes tels qu'Azarie di Rossi, le créateur de la critique historique, Messer Léon, philosophe subtil, Élie le Grammairien, Léon di Modena, le puissant rationaliste, Joseph del Medigo, esprit encyclopédique, les frères poètes Francis, qui combattirent le mysticisme, et beaucoup d'autres qu'il serait trop long d'énumérer[3]. Ceux-ci et les quelques rares écrivains de la Turquie et des Pays-Bas ont donné un certain éclat à la littérature hébraïque pendant tout le xvie et le xviie siècles. Héritiers de la tradition espagnole, ils tendent cependant à réagir contre l'esprit et surtout contre les règles de la prosodie arabe qui enchaînaient la poésie hébraïque. Ils essayent d'introduire des formes littéraires et des conceptions nouvelles en hébreu.
Mais ils réussissent à peine dans leur tâche. La majeure partie de lettrés juifs, peu familiarisée avec les littératures étrangères, devait rester en plein Moyen-âge jusqu'à une époque beaucoup plus avancée. Quant aux autres, ils préféraient s'exprimer dans la langue de leur pays qui offrait moins de difficultés que l'hébreu.