Le retour à la langue et aux idées du passé glorieux marque une étape décisive dans le chemin agité du peuple juif. Il est le réveil de son sentiment national.

C'est ainsi que l'histoire de la littérature hébraïque moderne forme une page extrêmement instructive de l'histoire du peuple juif. Elle est surtout intéressante au point de vue de la psychologie sociale de ce peuple, et fournit des documents précieux sur la marche que les idées nouvelles ont suivie pour pénétrer dans un milieu qui s'est toujours montré réfractaire aux courants d'esprit venus du dehors. Cette lutte, qui dure depuis plus d'un siècle, de la libre-pensée contre la foi aveugle, du bon sens contre l'absurdité consacrée par l'âge, exaltée par les souffrances, nous révèle une vie sociale intense, un choc continuel d'idées et de sentiments.

Cette littérature nous montre le spectacle douloureux de poètes et d'écrivains qui constatent avec anxiété que la littérature hébraïque doit disparaître avec eux et qui s'acharnent quand même à la cultiver avec toute l'ardeur du désespoir. Mais à côté d'eux nous voyons aussi des rêveurs optimistes, dignes disciples des prophètes, qui, au milieu de la débâcle de tous les biens du passé et de l'effondrement de toutes les espérances, demeurent plus que jamais pleins de foi dans l'avenir de leur peuple et dans sa régénération prochaine.

Puis nous assistons aux péripéties de la lutte suprême engagée au sein même de grandes masses juives que les perturbations de la vie moderne ont profondément ébranlées. Une passion ardente pour une vie sociale meilleure s'empare de tous les esprits. La conviction que le peuple éternel ne peut disparaître semble renaître plus forte que jamais, et des tendances nouvelles vers son auto-émancipation agitent ces masses.

Là est la véritable littérature du peuple juif. C'est le produit du ghetto, c'est le reflet de ses états d'âme, l'expression de sa misère, de ses souffrances et aussi de son espoir. Le peuple de la Bible n'est certainement pas mort, et c'est dans sa langue propre que nous devons chercher le véritable esprit juif, son âme nationale.

Ne cherchez pas, dans ces poésies lyriques souvent monotones, dans ces romans prolixes et didactiques, la perfection de la forme, l'art pur. Les auteurs du ghetto ont trop senti, trop souffert, trop subi une vie misérable sous un régime semi-asiatique, semi-moyen-âgeux, pour s'adonner au culte de la forme. Est-ce que le Cantique des cantiques est moins un document littéraire de premier ordre parce qu'il n'égale pas la perfection artistique des drames d'Euripide? L'artiste recherche avant tout la forme achevée, et avec raison, mais au philosophe, à l'écrivain social, c'est la marche des idées qui importe surtout.

Nous n'avons pas, dans cet essai d'histoire littéraire, la prétention de donner un exposé détaillé du développement de la littérature hébraïque moderne, accompli dans les conditions sociales et politiques les plus complexes et dans un milieu social demeuré inconnu au grand public. Cela nous entraînerait trop loin.

Nous n'avons même pas la possibilité de donner une idée suffisante de tous les auteurs dignes d'une mention spéciale.

Rien ou presque rien n'a encore été fait pour faciliter notre tâche[1].

Dans cette étude nous nous proposons seulement de retracer les diverses étapes parcourues par cette littérature, de dégager les idées générales qui ont agi sur elle et d'étudier, dans l'œuvre des écrivains «représentatifs» de cette époque, la valeur littéraire et sociale de leurs écrits.