Longtemps on a cru à l'extinction de l'hébreu en tant que langue littéraire moderne. Le fait que les juifs des pays occidentaux avaient eux-mêmes, en dehors de la synagogue, renoncé à l'usage de leur langue nationale n'a pas peu contribué à donner du crédit à cette présomption. On estimait communément que la langue hébraïque avait vécu; elle ne relevait plus que du domaine des langues mortes, au même titre que le grec et le latin. Et lorsque de temps en temps quelque nouvel ouvrage en hébreu, voire même une publication périodique, parvenait à une bibliothèque, on les classait systématiquement à côté des traités théologiques et rabbiniques sans même se rendre compte du sujet de ces ouvrages. Or, le plus souvent, c'était tout autre chose que des ouvrages de controverse rabbinique.
Il est vrai que parfois tel hébraïsant se montrait étonné et émerveillé à la vue d'une traduction hébraïque d'un auteur moderne. Mais il en restait à son étonnement et n'essayait même pas d'apprécier cette œuvre au point de vue critique et littéraire. À quoi bon? se disait-il. L'hébreu n'est-il pas depuis longtemps une langue morte, et son usage ne constitue-t-il pas un anachronisme?—Il ne voyait donc là qu'un travail de curiosité, un tour de force littéraire, et rien de plus.
La possibilité même de l'existence d'une littérature moderne en hébreu paraissait si étrange, si invraisemblable, que dans les cercles les mieux informés on ne consentit pas pendant longtemps à la prendre au sérieux. Et peut-être non sans une apparence de raison.
L'histoire de l'évolution de la littérature hébraïque moderne, son caractère, les conditions extraordinaires au milieu desquelles elle s'est développée, son existence même ont de quoi surprendre tous ceux qui ne sont pas au courant des luttes intérieures, des courants d'esprit qui ont agité le judaïsme de l'Est de l'Europe pendant ce dernier siècle.
Réputée rabbinique et casuistique, la littérature hébraïque moderne présente, au contraire, un caractère nettement rationnel; elle est anti-dogmatique, anti-rabbinique. Elle s'est proposé pour but d'éclairer les masses juives restées fidèles aux traditions religieuses, et de faire pénétrer les conceptions de la vie moderne dans le sein des communautés.
Le ghetto, qui, depuis la Révolution française, a fourni des combattants vaillants, des politiciens, des tribuns, des poètes qui participèrent à tous les mouvements contemporains, a aussi donné le jour à toute une légion d'hommes d'action, issus du peuple et restés dans le peuple, qui livrèrent ces mêmes batailles—au nom de la liberté de conscience et de la science—dans le sein même du judaïsme traditionnel.
Toute une école de lettrés humanistes entreprend et poursuit pendant plusieurs générations avec un zèle admirable l'œuvre de l'émancipation des masses juives. L'hébreu devient entre leurs mains un excellent instrument de propagande. Grâce à eux, la langue des prophètes, non parlée depuis près de deux mille ans, est portée à un degré frappant de perfection. Elle se montre pourtant assez souple, assez développée, pour traduire toutes les idées modernes.
Et nous assistons à la formation d'une littérature sans maîtres, sans protecteurs, sans académies ni salons littéraires, sans encouragement d'aucune nature, entravée au surplus par des obstacles inimaginables, depuis les fraudes d'une censure ridicule, jusqu'aux persécutions des fanatiques, où seul l'idéalisme le plus pur et le plus désintéressé pouvait se donner carrière et triompher.
Tandis que les juifs émancipés de l'occident remplacent l'hébreu par la langue de leur pays adoptif, tandis que les rabbins se défient de tout ce qui n'est pas religion et que les Mécènes se refusent à protéger une littérature qui n'a pas droit de cité dans les sphères élevées de la société, c'est le Maskil (intellectuel) de la petite province, c'est le Mechaber (auteur) polonais vagabond, dédaigné et méconnu, souvent même martyr de ses convictions, qui s'acharne à maintenir avec honneur la tradition littéraire hébraïque et à rester fidèle à la véritable mission de la langue biblique, dès ses origines.
C'est la reprise de l'ancienne littérature des humbles, des déshérités, d'où sortit la Bible; c'est la répétition du phénomène des prophètes-tribuns populaires, que nous retrouvons dans l'adaptation moderne de la langue hébraïque.