Cette vie pleine d'agitations n'était pas pour déplaire à un esprit aussi aventureux que Joseph. La Yeschiba, après tout, assurait aux jeunes gens une existence, quoique précaire, mais exempte de tout souci matériel. Les bourgeois pieux, les pauvres même, se faisaient un devoir de pourvoir aux besoins des jeunes talmudistes. L'ambition de ces derniers était satisfaite par l'estime générale qui les entourait. Pour l'élite dont l'esprit n'avait pas encore été sollicité par les idées nouvelles, la Yeschiba était le foyer de toutes les vertus, l'école de l'idéal, des rêves grandioses.

Dans un autre roman «La joie de l'hypocrite», paru à Vienne en 1852, Smolensky exalte l'idéalisme de son héros Siméon, issu de la Yeschiba, dans les termes suivants:

Qui a implanté dans l'esprit de Siméon l'idéal de la justice et la parole sublime? Qui a allumé dans son cœur le feu sacré, l'amour de la vérité et de la recherche? Certainement, c'est dans la Yeschiba que tous ces sentiments se sont développés en lui. Gloire à vous, maisons saintes, derniers refuges du véritable héritage d'Israël! C'est de vos murs que sortent les élus destinés dès leur naissance à devenir la lumière de leur peuple et à insuffler une vie nouvelle dans les ossements desséchés...

Même à l'époque de la Behala (la Terreur) la Yeschiba était restée au-dessus de toutes les misères et des turpitudes. Les trafiquants immondes qui, avec l'assistance du Cahal, vendaient les fils des pauvres au service militaire pour exempter les riches, n'osaient pas s'attaquer aux écoles rabbiniques. Comme le temple dans les temps antiques, la Yeschiba leur offrait un asile sûr. Chaque fois que ces maisons étaient menacées, le sentiment national se réveillait et défendait avec une résistance âpre ce dernier apanage national, dans lequel le peuple du ghetto avait placé tout son idéalisme, son espoir et sa foi.

Hélas! ce refuge salutaire ne devait plus l'être pour Joseph le jour où il fut découvert en flagrant délit de lecture profane. Le fanatisme religieux n'a jamais sévi aussi farouchement que pendant l'époque de terreur qui suivit la désorganisation de la vie sociale des juifs par les autorités et le triomphe de l'arbitraire. Néanmoins, les écoles rabbiniques contenaient alors tout ce qu'il était resté d'idéal et de sublime en Israël.

Ce sont, elles qui ont fourni tous les champions de l'humanisme et les propagateurs de la civilisation. C'est là que Joseph a rencontré des camarades généreux qui l'ont initié à la Haskala et ont réveillé en lui l'amour du Noble et du Bien, le dévouement sans bornes pour son peuple.

Dur pour les mauvais bergers, impitoyable pour les hypocrites et les fanatiques, le cœur de Joseph vibre d'amour pour la masse juive. L'entourage cruel et les persécutions n'ont fait qu'accentuer sa compassion pour les brebis égarées. Au milieu de l'abaissement général, il a su s'élever à une grande hauteur morale et s'ériger en juge impartial et ne se laissant pas impressionner par les tristesses du moment, quoi qu'il ne pût y demeurer indifférent et que son cœur en saignât. Dans ce désert humain où il se plaît, il sait découvrir des caractères nobles, des sentiments élevés, des amitiés généreuses et surtout des existences entièrement vouées à l'idéal et que rien ne peut faire reculer.

Il fait passer devant le lecteur, l'un après l'autre, les idéologues du ghetto. C'est d'abord Jedidia, le type si fréquent du Maskil dévoué à la civilisation, semant la vérité et la lumière parmi tous ceux qui l'approchent, rêvant d'un judaïsme juste, éclairé, supérieur. Puis ce sont les jeunes apôtres à l'âme de prophète, tel ce noble ami de Joseph, Gédéon, le plus éclairé, le pins tolérant des Maskilim. Autant Gédéon déteste le fanatisme, autant il aime les masses du peuple. Il les aime de son cœur de patriote et de son âme de prophète. Il les aime telles sont, avec leurs croyances, leur foi naïve, leur vie misérable et soumise, leur ambition de peuple élu et leur espoir messianique qu'il partage d'une manière moins mystique.

Une exaltation patriotique puissante traverse le chapitre consacré au «Jour du Pardon». C'est là que Smolensky apparaît en vrai romantique.

Tels sont les grands traits de ce roman chaotique et superbe qui, malgré ses défauts techniques, demeure la peinture de mœurs la plus vraie et la plus belle de la littérature hébraïque.