Dix ans plus tard, l'auteur ajoute à son roman une quatrième partie qui n'est en somme qu'un assemblage artificiel de lettres n'ayant pas de rapport direct avec le corps du roman. Joseph nous promène à travers les pays d'Occident, puis retourne en Russie. En France, en Angleterre, il déplore la dégénérescence du judaïsme qu'il attribue au triomphe de l'école de Mendelssohn, il prévoit l'avènement de l'antisémitisme. En Russie, il constate la misère économique qui a pris des proportions effrayantes, surtout dans les petites villes de la province. Dans les grands centres, il constate avec regret que les communautés s'efforcent d'imiter le judaïsme occidental avec tous ses défauts. La civilisation précipitée des juifs russes, peu conforme aux conditions économiques et politiques dans lesquels ils se trouvaient, prématurée en quelque sorte, devait amener l'écroulement de l'idéalisme résigné qui faisait leur principale force.
Le roman Kebourath Hamor (Sépulture d'âne) est l'œuvre la plus travaillée et la plus achevée de Smolensky. Le sujet se rapporte à l'époque de la Terreur et de la domination du Cahal. Le héros, Haïm-Jacob, est un esprit espiègle et facétieux, mais on n'entend pas toujours la plaisanterie dans le ghetto, et il lui en cuira. C'est surtout sa gouaillerie et son manque de respect pour les notables de la communauté, qu'il ose braver et persifler, qui cause sa perte. Tout jeune encore, il médite un jour un acte inouï. Affublé d'un drap bleu, tel un mort sorti de sa tombe, il pénètre un soir, semant l'épouvante sur son passage, dans la chambre où sont déposées les tartes qui doivent être servies le lendemain au banquet annuel de la «Sainte Confrérie», confrérie puissante à laquelle appartiennent les meilleurs de la ville, et qui a la mission de porter les morts en sépulture. Il s'empara de ces morceaux succulents et les mange tout seul. C'était un crime impardonnable de lèse-sainteté. Une enquête est ordonnée, mais on ne découvre pas le coupable.
Pour se venger, la sainte confrérie condamne le criminel anonyme à subir une «sépulture d'âne» à sa mort, et le jugement est enregistré dans le livre de la confrérie.
Incorrigible, il continue ses traits. Le Cahal décide de le livrer au service militaire. Averti à temps, il peut se sauver. Rentré plus tard sous un autre nom dans sa ville natale, il sait imposer au monde par son érudition, et il se marie avec la fille du chef de la communauté. Mais son instinct reprend le dessus. Entre temps, il a mis sa femme au courant de ses traits d'autrefois. Celle-ci n'est plus tranquille, elle ne peut supporter l'idée qu'un châtiment sans pareil attende son mari s'il est découvert. Car subir après sa mort la sépulture d'un âne est la dernière injure qu'on puisse infliger à un juif. Son corps est traîné au cimetière et là on le jette dans une fosse spéciale derrière le mur qui enclôt le cimetière. Mais son père n'est-il pas le chef de la communauté? il pourra annuler la condamnation. À peine s'est-elle ouverte à son père que celui-ci bondit de rage; comment! il a donné sa fille à cet impie, à cet hérétique! Il veut le forcer à répudier sa femme. Celle-ci, d'ailleurs, pas plus que son mari, ne veut en entendre parler. Bref, après une rentrée en grâce, de courte durée, auprès de son beau-père, obtenue d'ailleurs également par une supercherie, l'ère des persécutions recommence pour lui, et il succombe.
Tel est le canevas sur lequel le romancier a brodé son œuvre, qui est un épisode authentique de la vie des juifs en Russie.
Le caractère de Haïm-Jacob ressort net et saillant. Sa femme Esther est le type de la femme juive, fidèle et dévouée jusqu'à la mort, admirable dans les revers et bravant tout par amour pour son mari. Les notables du ghetto sont peints avec vérité, quoique sous des couleurs un peu exagérées. L'auteur a surtout bien su rendre le milieu du ghetto, avec ses contradictions et ses passions, l'intellectualité spéciale que la longue claustration lui a forgée, sa compréhension bizarre et originale des choses de la vie.
C'est la Yeschiba qui fournit à Smolensky le sujet de son autre roman, Guemoul Yescharim (La récompense des justes). L'auteur y montre la participation de la jeunesse juive à l'insurrection polonaise, et l'ingratitude des Polonais à leur égard prouve que les juifs n'ont rien à attendre d'autrui et qu'ils ne doivent compter que sur leurs propres forces.
Gaon ve-schever (Grandeur et ruine) est plutôt un recueil de nouvelles éparses, dont quelques-unes sont de véritables œuvres d'art.
Hayerouscha (L'héritage) est le dernier grand roman de Smolensky, publié d'abord dans le Schahar en 1880-81. Les trois volumes qui le forment sont pleins d'incohérences et de raisonnements traînants. Cependant, la vie des juifs d'Odessa et de la Roumanie y est bien dépeinte, ainsi que les moments psychologiques par lesquels passent les anciens humanistes déçus pour revenir au judaïsme national.
Sa dernière nouvelle, Nekam Brith (Sainte vengeance, le Schahar, 1884), est entièrement sioniste. C'est le chant du cygne de Smolensky, qui devait bientôt disparaître, emporté par la maladie.