Les romans de Smolensky constituent plutôt une série de documents sociaux et d'écrits de propagande que des œuvres d'art pur. Leurs défauts principaux sont l'incohérence de l'action, l'artifice des dénouements, la naïveté en tout ce qui se rapporte à la vie moderne, ainsi que le didactisme excessif et le style traînant. La plupart de ces défauts, il les partage avec des écrivains comme Auerbach, Jokai et Thakeray, desquels il peut être rapproché. D'ailleurs l'écrivain hébreu eut à soutenir pendant toute sa vie une lutte acharnée pour son existence et pour celle du Schahar, dont il ne tirait aucun profit matériel. Son idéalisme et la conscience de la besogne utile qu'il remplissait l'ont soutenu dans les moments les plus critiques. Aussi ses œuvres portent-elles les traces d'une production hâtive. Quoi qu'il en soit, ses romans encore plus que ses articles ont exercé pendant dix-huit ans une influence sans pareille sur ses lecteurs. D'ailleurs la vie du ghetto russe, ses misères et ses passions, les types positifs et négatifs de ce monde qui s'en va, ont été reproduits dans les écrits de Smolensky avec une telle puissance de réalisme et une telle connaissance des choses, que d'ores et déjà il est impossible de se faire une idée exacte du judaïsme russo-polonais sans avoir lu Smolensky.
CHAPITRE XII
Les Contemporains.—Conclusion.
Les années 1881-1882 marquent une étape décisive dans l'histoire du peuple juif. La recrudescence de l'antisémitisme en Allemagne, le renouvellement inattendu des persécutions et des massacres en Russie et en Roumanie, la mise hors la loi dans ces deux pays de millions d'êtres, dont la situation devenait chaque jour plus intenable, ont déconcerté les plus optimistes.
En présence de l'exode précipité des masses affolées et de l'urgence d'une action décisive, les anciennes disputes entre humanistes et nationalistes ont disparu. Entre l'assimilation impossible avec les peuples slaves et l'idée de l'émancipation nationale, dégagée de son voile mystique et se développant sur un terrain pratique, le choix n'était plus possible. En hébreu, tous les écrivains étaient d'accord qu'il n'était plus temps de s'arrêter aux divergences d'opinions et qu'il fallait se ranger du côté de l'action. Même un sceptique comme Gordon lança alors, entre autres, sa poésie vibrante: «Nous fûmes un peuple, nous serons un peuple: vieux et jeunes, nous partirons tous.» Mais où aller? Tandis que les uns optaient avec les philanthropes occidentaux pour l'Amérique, les autres avec Smolensky se déclaraient nettement pour la Palestine, le pays des rêves séculaires.
Le temps et l'expérience, mieux que toutes les discussions théoriques, se sont chargés de donner une réponse à ces deux courants d'opinions. Dès 1880, le jeune rêveur Ben-Jehuda, animé de l'idée de faire renaître l'hébreu comme langue nationale en Palestine, quitta Paris et alla s'établir à Jérusalem. D'un autre côté, M. Pinès, le conservateur romantique, abandonna la position estimée qu'il occupait en Lithuanie, pour aller contribuer au relèvement des juifs de la Palestine. Ces deux initiatives, venant des deux camps opposés, furent bientôt suivies par des mouvements plus importants.
Une élite de jeunes universitaires, un groupe de quatre cents étudiants, indignés de la situation humiliante qui leur était faite, lança un appel qui retentit par tout le judaïsme russe: «Beth Jacob Lechou wenelchou» (Maison de Jacob, debout! allons-nous-en!) Ce mouvement donna naissance à l'organisation du Groupe B.J.L.W.[83], parti le premier pour coloniser la Palestine. En même temps, des centaines de petits bourgeois et de lettrés vinrent s'ajouter à ce premier noyau et la colonisation pratique de la Palestine est maintenant un fait accompli.
Ce retour inattendu de la jeunesse qui avait déjà rompu avec le judaïsme vers ses origines, ce premier pas vers la réalisation pratique du rêve sioniste a eu des conséquences des plus importantes pour la renaissance de la littérature hébraïque. En ce qui concerne les lettrés qui n'avaient jamais quitté, du moins dans leur esprit, le ghetto, comme Lilienblum, Braudès et d'autres, et dont le dernier mode d'activité, à savoir la propagande pour les réformes économiques et pour l'enseignement des métiers manuels, n'avait presque plus de raison d'être, leur adhésion au sionisme ne pouvait tarder. Mais, même en dehors du ghetto, la voix autorisée du Dr Pinsker est venue à l'appui du mouvement philopalestinien, comme on l'appelait alors. Dans sa brochure «Auto-émancipation», le savant docteur d'Odessa, ancien humaniste convaincu, déclare que le mal antisémite est une affection chronique inguérissable tant que les juifs seront en exil. Pour résoudre la question juive, il n'est qu'une seule solution, la renaissance nationale de ce peuple sur son ancien sol.
Une aube nouvelle venait de se lever sur l'horizon du peuple juif. La littérature hébraïque prit un essor inconnu jusqu'alors. L'enthousiasme des écrivains se traduit dans les propos ardents de M. Aisman, du professeur Schapira et de nombre d'autres. Dans cette poussée soudaine d'idées patriotiques, les excès étaient inévitables. Une réaction chauvine ne tarda pas à se faire jour. On s'attaqua aux réformateurs en matière de religion. On les accusa d'empêcher la fusion de diverses parties du judaïsme dont l'entente était indispensable au succès du nouveau mouvement. Seul, Smolensky n'a pas failli à sa tâche. Lui, qui n'avait jamais reconnu les bienfaits de l'assimilation, n'avait pas besoin de se lancer dans l'extrême.