Il était resté fidèle à son idéal patriotique sans renoncer à aucune de ses aspirations humanitaires et civilisatrices. Il déploya une activité fiévreuse. Maintenant qu'il n'était plus seul à défendre ses idées, il redoubla d'efforts, encouragea les uns, exhorta les autres avec une énergie admirable. Il était déjà à bout de forces, épuisé par une vie de luttes et de misère, de surmenage physique et intellectuel. Il mourut en 1885 dans la force de l'âge, emporté par la maladie. Il fut pleuré par tout le judaïsme.
La disparition du Schahar s'ensuivit bientôt.
Avec la disparition du Schahar nous touchons à la fin de notre étude d'une évolution littéraire. La littérature hébraïque moderne qui, depuis un siècle a été au service d'une idée prépondérante, l'idée humaniste dans ses diverses nuances, est entrée dans une phase nouvelle de son développement. Ramenée par Smolensky à sa source nationale, dégagée de tout élément religieux et imposée par la force des événements comme trait d'union entre la masse et les lettrés désormais unis dans une même ambition patriotique, elle redevient la langue du peuple juif. Elle cesse de servir d'instrument de transition entre le rabbinisme et la vie moderne, pour devenir un but en elle-même, un facteur important dans la vie du peuple juif. Elle cesse de vivre en parasite aux dépens des orthodoxes auxquels elle enlevait depuis un siècle l'élite d'une jeunesse, qui, une fois émancipée grâce à elle, s'empressait de l'abandonner. Elle devient la littérature nationale du peuple juif.
Déjà en 1885, lorsque le distingué rédacteur de la Zefira, M. N. Sokolow, entreprit la publication du grand recueil littéraire Haassif (le Collecteur), le succès dépassa les prévisions. Cette publication a été tirée à plus de sept mille exemplaires. Elle fut suivie par nombre d'autres, et notamment par le Kenesseth Israël (L'assemblée d'Israël), publié par S.-P. Rabbinovitz, l'érudit historien.
En 1886, le publiciste L. Kantor, encouragé par l'importance nouvelle prise par la langue hébraïque, fonda le premier journal quotidien en hébreu Hayom (Le Jour), à Saint-Pétersbourg. Le succès de cet organe entraîna la transformation du Melitz et de la Zefira en quotidiens. La presse politique était créée. Elle a puissamment contribué à la propagation du sionisme et de la civilisation. Les milieux des Hassidim eux-mêmes, demeurés réfractaires aux idées modernes, furent atteints par son action. La langue hébraïque en a tiré le plus grand profit. Les nécessités de la vie quotidienne ont enrichi son vocabulaire et ses ressources, et ont achevé l'œuvre de sa modernisation.
En Palestine, le besoin d'une langue scolaire commune aux fils des réfugiés de tous les pays, a contribué à la renaissance pratique de l'hébreu comme langue maternelle. C'est Ben-Jehuda qui, le premier, introduit l'usage de l'hébreu dans le sein de sa famille. Plusieurs familles de lettrés imitèrent cet exemple, et l'on n'entendait plus chez eux d'autre langue. Dans les écoles de Jérusalem et des colonies nouvelles l'hébreu est devenu la langue officielle. Ce mouvement a eu une répercussion en Europe et en Amérique, et un peu partout des cercles se sont formés où on ne parle que l'hébreu. Le journal Hazevi (le Cerf), publié par Ben-Jehuda, est devenu l'organe de l'hébreu parlé, qui ne diffère de l'hébreu littéraire que par une plus grande liberté d'emprunter les mots et les expressions modernes à l'arabe et mêmes aux langues européennes, et par sa tendance à créer des mots nouveaux à l'aide des anciennes racines, d'après les modèles de la Bible et de la Mischna. Un exemple: Le mot schaa signifie, en hébreu, temps, heure. Le même mot avec la désinence hébraïque on, c'est-à-dire schaon, veut dire en hébreu moderne montre. Le verbe daroch, qui veut dire en hébreu biblique, trotter, forme en hébreu moderne midracha (trottoir), etc.
La diffusion de la langue et l'augmentation du nombre des lecteurs avaient également entraîné une transformation dans la condition matérielle des écrivains. Ils furent relativement rétribués, et purent se livrer à un travail plus soutenu et plus achevé. Avec la fondation des sociétés d'éditions «Achiassaf» et surtout «Touschiya» due à l'énergie du sympathique écrivain A. Ben-Avigdor, l'hébreu est entré dans la voie du développement naturel d'une langue moderne.
Après un arrêt de courte durée occasionné par la brusquerie et la tristesse des événements survenus, la création littéraire a repris avec une ardeur croissante. Une activité multiple et variée, digne d'une littérature répondant aux besoins d'un groupe national, en résulta. Dans le domaine de la poésie, ce fut d'abord C. A. Schapira, le lyrique puissant qui a su traduire l'indignation et la révolte du peuple contre l'injustice qui le frappe. Ses «Poèmes de Yeschurun» publiés dans l'Assif de 1888, vibrants d'émotion et de feu patriotique, ainsi que ses légendes hagadiques, sont de premier ordre. Après lui vient M. Dolitzki, poète de la plainte sioniste, chanteur des douces «Sionides»[84]. Puis un jeune, trop tôt disparu, M. J. Mané, s'est distingué par un lyrisme touchant et un profond sentiment de la nature et de l'art[85]. Enfin c'est N. H. Imber, le chansonnier des colonies palestiniennes, le poète de la Terre-Sainte renaissante et de l'espérance sioniste[86].
Parmi les jeunes, nous devons citer en tête Ch.-N. Bialik[87], poète lyrique vigoureux et styliste incomparable, et S. Tchernichovski[88], poète érotique, chanteur de la beauté et de l'amour, hébreu à l'âme attique. Ces deux poètes, dont la carrière ne fait que de commencer, sont suivis d'une pléiade d'autres, plus ou moins connus.
Dans les belles-lettres, deux écrivains de génie viennent en tête: le vieux S.-J. Abramovitz, qui, après avoir abandonné un moment l'hébreu en faveur du jargon, est revenu à la littérature hébraïque et l'a dotée d'une série de contes, admirables de poésie et d'humour, où brille l'originalité incomparable d'un style tout personnel[89];—puis J.-L. Peretz, poète de l'amour, conteur admirable et artiste hors ligne[90].