Parmi les romanciers et les nouvellistes, en prose et en vers, citons N. Samueli, Goldin, Berchadsky, Feierberg, Berditzevsky, S.-L. Gordon. Loubochitzky. Enfin c'est Ben-Avigdor, créateur du jeune mouvement réaliste par ses contes psychologiques de la vie du ghetto et surtout par son Menahem Hassofer, dans lequel il combat le nouveau chauvinisme.
Parmi les maîtres du feuilleton viennent le fin critique D. Frischman, traducteur de nombreux ouvrages scientifiques, le charmant causeur A.-L. Levinski, auteur d'une utopie sioniste: «Voyage en Palestine en l'an 5800», publié dans le recueil Hapardés (le Paradis) à Odessa, et J.-Ch. Taviow, le spirituel écrivain.
Dans le domaine de la pensée et de la critique mentionnons d'abord: Ahad Haam[91], le directeur de la revue Haschiloah, critique souvent paradoxal, mais original et hardi. Il est le promoteur du «sionisme spirituel», qui est la revanche, dans une forme plus rationnelle, du mysticisme messianique sur le sionisme pratique. D'autre part, Ahad Haam est le prédicateur de la religion du sentiment opposée à la loi dogmatique des rabbins, religion qui selon lui est seule capable de régénérer le peuple juif. C'est un esprit critique et un observateur de mérite, ainsi qu'un styliste remarquable.
À Ahad Haam peut être opposé W. Jawitz, le philosophe du romantisme religieux, le défenseur de la tradition et l'un des régénérateurs du style hébreu[92]. Entre ces deux extrêmes, il existe un parti modéré, représenté par L. Rabbinowitz, directeur du Melitz, et surtout par N. Sokolow, le directeur populaire et fécond de la Zefira. Citons aussi le Dr S. Bernfeld, vulgarisateur excellent de la science du judaïsme et historien émérite, l'auteur de l'histoire de la théologie juive parue récemment à Varsovie, etc.
Parmi les jeunes il faut nommer M. J. Berditchevsky, promoteur du nietzschéanisme en hébreu, auteur de nombreux contes rappelant les décadents, mais non dénués d'une certaine poésie. La science philologique est dignement représentée par J. Steinberg, auteur d'une grammaire scientifique originale[93], inconnue en Europe, et traducteur des Sibylles, et la philosophie par F. Mises, auteur d'une «Histoire de la philosophie moderne en Europe». J.-L. Kalzenclenson, l'auteur d'un traité d'anatomie et de nombreux écrits littéraires fort appréciés.
L'histoire littéraire moderne a trouvé son représentant le plus digne dans la personne de Ruben Brainin, maître styliste, et auteur lui-même de contes très goûtés. Ses remarquables études sur les écrivains hébreux, Mapou, Smolensky, etc., sont conçues d'après la méthode des critiques modernes. Elles ont servi à améliorer le goût et le sentiment esthétique de la foule.
Tous ces écrivains, et nombre d'autres que nous nous proposons d'étudier dans notre «Essai sur la littérature hébraïque contemporaine», ont fait la fortune de l'hébreu. En y ajoutant des traductions innombrables, des publications pédagogiques et des éditions de toutes sortes, nous arriverons à nous faire une idée de la portée actuelle de l'hébreu, qui, par le nombre de ses publications, est devenu la troisième littérature de la Russie, après le russe et le polonais. Il me faut pas oublier non plus les centaines de publications qui paraissent annuellement en Palestine, en Autriche et en Amérique.
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Si nous jetons un coup d'œil d'ensemble sur la littérature hébraïque moderne, nous sommes frappés par la direction inattendue et pourtant inévitable qu'elle a prise dans son évolution. L'idéal humaniste, qui a présidé à sa renaissance, portait en lui un germe de dissolution. À l'ambition nationale et religieuse il voulait substituer l'idée de la liberté et de l'égalité. Tôt ou tard il devait aboutir à l'assimilation. Durant tout un siècle, depuis l'apparition du premier Meassef (1785) jusqu'à la disparition du Schahar (1885), la littérature hébraïque nous offre le spectacle d'une lutte continuelle entre l'humanisme et la judaïsme. En dépit des obstacles de toute nature, en dépit de la rivalité dangereuse des langues européennes et du judéo-allemand lui-même, la langue hébraïque fait preuve d'une vitalité persistante et montre une faculté surprenante d'adaptation à tous les milieux et à tous les genres littéraires. Son évolution s'effectue à travers les pays les plus divers. Dans l'esprit des premiers humanistes, la langue hébraïque ne devait servir que comme instrument de propagande et d'émancipation. Grâce à M.-H. Luzzato, Mendès et Wessely, elle se relève un instant à l'état de langue vraiment littéraire, pour céder bientôt la place aux langues du pays, et demeurer confinée dans les cercles étroits des Maskilim. Ses destinées devaient s'accomplir dans les pays slaves. En Galicie, elle a donné naissance, dans le domaine de la philosophie, à l'idéal de la «Mission du peuple juif» et à la création de la «science du judaïsme.» Mais, pour la grande masse juive restée fidèle à l'idéal messianique, c'est le romantisme national et religieux, préconisé par S.-D. Luzzato, qui eut la plus grande signification.
La Lithuanie, avec ses ressources morales et intellectuelles inépuisables, était devenue le pays de la langue hébraïque. Sous son double aspect humaniste et romantique, la littérature hébraïque prend dans ce pays un nouvel et prodigieux essor. Bientôt, sous la poussée des réformes sociales et économiques, les écrivains hébreux déclarent la guerre à l'autorité rabbinique, réfractaire à toute innovation et opposée au progrès. La littérature réaliste, polémique et démolisseuse, naît alors. Une lutte sans merci s'engage entre les humanistes et le rabbinisme. Les conséquences en furent funestes pour l'un et l'autre parti. Le rabbinisme s'est vu atteint dans son essence même et est destiné à disparaître, du moins dans sa forme ancienne. L'humanisme, déçu dans ses rêves de justice et d'égalité, ayant rompu avec l'espérance nationale du peuple, perd chaque jour du terrain. La tentative faite, par quelques écrivains de faire l'union entre «la Foi et la Vie» a piteusement échoué. L'antagonisme entre les lettrés et la masse croyante s'est résolu par la débâcle de toute la littérature créée par les humanistes. C'est alors que le mouvement progressif national fait son apparition avec Smolensky et rend à la littérature hébraïque sa raison d'être et sa portée civilisatrice.