Nous voici au 1er mai ; la nuit a été très froide, et à cinq heures et demie du matin, le thermomètre frondé marque seulement 8°,5, mais nous ne pouvons savoir quelle a été la température minima, ayant jugé imprudent de risquer un thermomètre à index au milieu des nombreux indigènes qui n’ont cessé d’entourer nos tentes pendant toute la nuit. Toutefois, nous pouvons conclure de l’observation du matin que le climat du Ksar Ceket est loin d’être aussi chaud que pourrait le faire supposer la présence de nombreux Dattiers dans les jardins.

La matinée est laborieusement occupée par la préparation des récoltes faites les jours précédents et par les trop nombreuses consultations demandées au docteur Bonnet par les malades qui envahissent littéralement notre tente. Seul le départ, qui s’effectue à midi, peut mettre un terme à cette affluence importune de visiteurs. Du reste, il ne serait pas prudent de s’attarder plus longtemps au Ksar Ceket. Nous avons été prévenus que le trajet de ce point à Bled Sened est hérissé de difficultés, ce dont nous pouvons bientôt nous convaincre, car à moins d’une demi-heure de marche, nous sommes forcés d’opérer le déchargement des mulets pour faire effectuer le transport des bagages par les chameaux, qui seuls peuvent franchir avec leur charge les strates inclinées de calcaire glissant qui occupent le chemin sur une longueur d’environ un kilomètre. Ce ralentissement forcé dans la marche du convoi a du moins l’avantage de nous permettre de fouiller à loisir de riches bancs de fossiles superposés à un calcaire noirâtre compacte renfermant des Huîtres et des Pernes de grandes dimensions. L’entomologie et la botanique y trouvent aussi leur compte, car, tandis que M. Valéry Mayet recueille de nombreux insectes, nous pouvons récolter une foule de plantes intéressantes, notamment, dans les fentes de rochers, le rarissime Teucrium ramosissimum, que dans les montagnes des Aïeïcha, le premier depuis Desfontaines, j’avais retrouvé, en 1874, en Tunisie.

La flore du Ksar Ceket ne diffère pas sensiblement de celle des Aïeïcha ; ces deux localités sont du reste à peu de distance l’une de l’autre. Nous n’y signalerons que le Rœmeria hybrida, le Biscutella auriculata et le Lavatera maritima ; mais à quelque distance de ce point, les montagnes changeant de nature et d’aspect, les pentes escarpées qui avoisinent le piton d’El-Biada deviennent très riches. Les légumineuses buissonnantes y sont particulièrement abondantes, notamment l’Erinacea pungens qui s’y montre à fleurs bleues ou blanches, et les Genista épineux (G. aspalathoides, G. tricuspidata). Les Cistus reparaissent également comme dans les montagnes situées plus au nord, entre autres le C. Clusii.

Nous y avons aussi récolté :

Les montagnes voisines du Ksar Ceket sont particulièrement curieuses : une crête de calcaires dolomitiques fortement redressés présente, comme nous l’avons dit plus haut, les dentelures les plus bizarres, et montre une infinité de trous dus au détachement de rognons de quartz parfois géodiques, qui sont encastrés dans la roche. Ce sont évidemment ces rognons de silex qui ont fourni aux habitants de l’époque de la pierre taillée les matériaux qui leur ont servi à confectionner les innombrables instruments, couteaux, grattoirs, haches, etc., que l’on rencontre sur un si grand nombre de points.

Au nord-ouest du Ksar Ceket, les montagnes sont formées de couches fortement inclinées et relevées vers le sud-est, constituées par des calcaires gris foncé très durs renfermant des Huîtres et des Placunes. Des couches de marnes feuilletées alternent avec ces calcaires durs et laissent échapper par milliers des fossiles marins, Huîtres, Térébratules, Cérites et autres genres qui jonchent le sol. Ce terrain, qui appartiendrait au cénomanien, d’après M. Rolland, renferme entre autres espèces, Ostrea flabellata, O. Delestrei, O. Nicaisei, O. Overweigi var. qui appartient habituellement à l’étage sénonien. Enfin, au Djebel Sened, nous avons trouvé le Strombus Mermeti, non caractéristique, mais souvent cénomanien. Les sommets de cette chaîne sont formés de dolomies et de grès superposés aux calcaires.

Tandis que se fait le rechargement de nos mulets, opération toujours assez laborieuse, M. Bonnet et moi gravissons le pic d’El-Biada, couronné par un ancien village fortifié à l’instar des châteaux féodaux. Ce pic, isolé entre deux cols qui font communiquer la vallée de Ceket avec une autre vallée se dirigeant vers l’ouest, n’est accessible que par une sorte de chemin de ronde, intercepté par les restes de plusieurs poternes. L’enceinte terminale, dans laquelle nous pénétrons malgré les assauts furieux de plusieurs chiens arabes, est habitée par une famille de chevriers à peine vêtus de quelques guenilles et vivant avec leurs femmes et leurs enfants dans une malpropreté repoussante. Bientôt convaincus par notre attitude de nos intentions bienveillantes, ces pauvres gens nous offrent du lait que nous payons de quelques caroubes, à la grande satisfaction des femmes et des enfants.

El-Biada est un point fort intéressant sous bien des rapports. L’observation que nous y faisons au baromètre Fortin nous permet d’attribuer au point culminant de cette forteresse, maîtresse absolue du passage, une altitude de 780 mètres. A partir de ce point, le chemin des plus scabreux que nous suivons côtoie le flanc nord-est du Djebel Sened. La vue embrasse toute la plaine du Tahla et s’étend au sud jusqu’au Chott El-Fedjedj, au delà des sommets du Djebel Berd et des montagnes qui bordent le chott au nord. Quoique dépourvue de grands arbres, la montagne est boisée et la végétation, variée et entièrement monticole, rappelle beaucoup celle des montagnes relativement basses du cap Bon, en y ajoutant quelques espèces d’un caractère plus méridional.

Sur le Djebel Sened, qui succède immédiatement au pic d’El-Biada, la flore s’enrichit encore ; nous en donnerons une liste assez étendue en y joignant les plantes récoltées autour du Bled Sened :