Le pays que nous traversons avant de rejoindre la route de Gabès est parsemé de moissons dont le développement a été particulièrement favorisé par les pluies exceptionnelles de cette année, de pacages et de monticules pierreux sur lesquels nous trouvons de nombreux silex taillés. Quelques Gommiers se montrent encore et nous observons le dernier à la rencontre d’un ravin qui débouche près de la route dans la longue et étroite vallée d’El-Aïeïcha. La vallée est enserrée entre deux chaînes de montagnes formées l’une et l’autre par une succession de petits pics pointus et inclinés les uns sur les autres comme des capucins de carte ; la curieuse forme de ces montagnes est due au redressement prononcé vers le sud et à la superposition des couches de gypse, de calcaire, de dolomie et de grès, dont chacune forme une crête en dent de scie. On a signalé dans ces reliefs montagneux, entre autres fossiles, des Échinides, mais nous n’avons pas pu en recueillir d’échantillons. Ils renferment aussi des nodules de silex qui ont dû être employés jadis à la confection des instruments préhistoriques que nous rencontrons partout. La chaîne de gauche est assez élevée ; celle de droite, plus basse, semble avoir été séparée de la première.

La flore commence à se modifier à mesure que nous montons ; en même temps que disparaît le Gommier, reparaissent l’Olivier et le Figuier qui manquent absolument dans la plaine du Tahla, et, dès que nous sommes rentrés dans les montagnes, la faune entomologique prend un caractère spécial. L’Eugaster Guyonii nous accompagne toujours et nous signalerons avec lui un autre Orthoptère intéressant, le Pamphagus marmoratus, sorte de gros Criquet aptère. Parmi les Coléoptères : Pimelia Tunetana, P. simplex, Adesmia Biskrensis (Mélasome de montagne), et un gros Charançon rare dans les collections, Cleonus Heros, qui court sur le sol en plein soleil.

Du point de rencontre de la route, nous ne cessons de monter sur une longueur d’environ 18 kilomètres, jusqu’au col d’El-Aïeïcha, passant et repassant à diverses reprises le torrent dont le lit est presque partout sans une goutte d’eau. Près du col, la végétation devient plus abondante ; des jardins complantés de Figuiers vigoureux et entourés de haies d’Opuntia bordent la route. Le baromètre Fortin marque une différence de 43 millimètres avec l’observation faite au redir où nous avions campé, soit environ une altitude de 520 mètres en plus.

Le col d’El-Aïeïcha est aujourd’hui un poste important d’occupation, où réside une compagnie de discipline ; il commande le passage le plus fréquenté de tout le massif montagneux situé entre la plaine de Cegui et celle du Bled Tahla. Dans un voyage moins rapide que celui que nous avons à accomplir, ce serait un centre d’exploration intéressant et commode, d’où il serait possible de rayonner sur un espace de pays très étendu. Cette localité élevée présente à la fois des plantes de la montagne et des espèces des régions basses et chaudes.

Nous croyons superflu de donner ici, en raison de son étendue, la liste complète des espèces observées ou récoltées dans les montagnes des Aïeïcha ou aux abords immédiats de cette station visitée déjà par moi en 1874 ; elle m’avait donné à cette époque un certain nombre de bonnes plantes dont quelques-unes n’avaient pas été recueillies depuis Desfontaines. Nous citerons seulement parmi les récoltes de cette année :

Les officiers du poste nous ont communiqué aussi quelques renseignements sur les mammifères : le Ctenodactylus Gundi est très abondant dans ces parages où vivent également le Porc-épic (Hystrix cristata), le Mouflon-à-manchettes ou Arroui des Arabes (Ovis Tragelaphus) et la Hyène (Hyæna striata). Nous avons aussi la chance d’examiner une peau de Guépard (Felis jubatus) provenant du Nefzaoua.

Malgré la cordiale hospitalité que nous recevons des officiers du poste, notamment de MM. les capitaines Grangent et d’Assailly, nous devons nous borner à quelques récoltes autour du campement, voulant consacrer le plus de temps possible à nos recherches dans les pays encore inexplorés que nous devons traverser pour nous rendre à Gafsa, les Djebels Ceket, Sened et Segoufta, mais nous ne négligeons pas de procéder à la vérification des instruments de météorologie confiés au médecin militaire attaché à l’ambulance. Nous voyons avec satisfaction que les observations sont faites avec soin, bien que nous constations un écart de près de 7 millimètres au Fortin no 756 (Salleron), différence qui provient sans doute de la perte d’une partie du mercure pendant le transport de l’instrument. Nous devons aux recherches botaniques auxquelles nous nous livrons avant de partir plusieurs espèces que nous n’avons pas encore rencontrées ou qui ont cessé de se montrer depuis notre départ de Sfax, entre autres l’Onopordon Espinæ que nous n’avons pas revu depuis Sidi-bou-Aguereb. Cette intéressante Carduacée semble associée aux cultures permanentes, notamment à celle de l’Olivier ; or, au col d’El-Aïeïcha, cet arbre est non moins abondant que le Figuier, qui y donne des fruits réputés pour leur qualité.

Le 30, à une heure du soir, la Mission prend congé des officiers du poste et se dirige sur le Ksar Ceket par la vallée opposée à celle qu’elle a suivie pour arriver au col. Le terrain, sur ce versant, est beaucoup plus humide ; l’eau suinte en beaucoup d’endroits et nous faisons halte auprès d’un puits qui fournit à la garnison une eau pure et abondante. La végétation se ressent de cette humidité permanente du sol ; aussi la route que nous suivons, laquelle n’est autre que celle de Gafsa par El-Guettar, traverse-t-elle des coteaux couverts de broussailles. Une ombellifère (Malabaila Numidica), à fleurs jaune d’or, se montre avec profusion, et le joli Hedysarum carnosum fait son apparition presque en même temps.

Tournant à l’ouest, nous quittons les coteaux pour traverser une grande plaine qui sépare les montagnes des Aïeïcha du Djebel Arbet qui se relie au Djebel Ceket et au Djebel Sened par une gigantesque muraille de rochers inaccessibles ; puis, prenant une direction nord-est, nous entrons dans une large vallée fermée à son extrémité par les montagnes de Ceket, ayant à notre droite un chaînon secondaire couronné par une série de crêtes dentelées dont les rochers sont perforés de grands trous dus probablement à des rognons de silex ou des géodes qui se sont détachés de la masse dans laquelle ils étaient enchâssés. Des vestiges d’enceintes, auprès desquels nous rencontrons quelques silex taillés, nous arrêtent un moment sans nous détourner de notre route, et vers six heures, nous faisons notre entrée au Ksar Ceket, village considérable, bâti au pied et sur le flanc d’une colline fortifiée jadis, comme l’indiquent des restes de murs d’enceinte et les ruines d’un château et d’une tour juchés au sommet de la montagne. Ksar Ceket, qui commande un passage analogue à celui du col d’El-Aïeïcha, a dû avoir une assez grande importance dans les temps passés. Actuellement, c’est un village berbère entouré comme ceux d’Algérie de nombreux jardins relativement soignés et bien cultivés par une population intelligente et tout à fait sédentaire. Dès notre arrivée, nous sommes entourés par la foule des indigènes attirés par le désir de voir les « Francis », et reçus cordialement par le cheïkh, désireux de se conformer aux recommandations dés officiers du poste d’El-Aïeïcha.