En ornithologie, nous signalerons des Aigles (Aquila fulva, sans doute) et d’autres rapaces qui n’y sont pas moins abondants que les Perdrix (Perdix Gambra), divers Traquets et des Tourterelles.
Pendant la nuit du 26 au 27, nous sommes assaillis par un coup de vent des plus violents accompagné d’une pluie torrentielle ; plusieurs piquets de nos tentes sont arrachés et nous craignons à tout instant de voir enlever les tentes elles-mêmes. Le vent et la pluie persistent pendant toute la journée du 27 et nous devons renoncer à notre projet de course sur les sommets, nous bornant à l’exploration des environs immédiats du campement restés praticables en raison de leur élévation au-dessus de la plaine, alors que celle-ci est recouverte entièrement d’une épaisseur de plusieurs décimètres d’eau et que les torrents démesurément gonflés roulent avec fracas d’énormes pierres. Dans l’après-midi, la pluie prend des proportions de plus en plus inquiétantes ; les rigoles de circuit ne suffisent plus, l’eau envahit nos tentes et le vent de sud-sud-ouest, soufflant en tempête, renverse celle des hommes de notre escorte. Triste journée, que nous supportons tous cependant avec entrain et résignation. Toutefois, à quelque chose malheur est bon ; car le terrain, lavé par les eaux, nous fournit une ample récolte de silex taillés qui gisent autour et dans les anfractuosités de gros blocs de pierre ayant formé, comme on le reconnaît facilement, les enceintes d’un vaste atelier préhistorique, le premier que nous ayons encore rencontré. Il serait important d’explorer la montagne, car, près des sources, l’existence d’une caverne creusée dans le roc nous porte à croire que nous en rencontrerions d’autres moins fréquentées par les Arabes et qui peuvent recéler encore des restes intéressants. Quelque attrayante que soit cette perspective, nous devons cependant y renoncer, car le temps affreux qui persiste rend impossible toute tentative d’exploration tant soit peu éloignée.
D’après l’itinéraire combiné à Sfax, nous devons partir du Bou-Hedma le 28, traverser la plaine du Tahla du nord au sud, aborder le Djebel Sened et le franchir pour aboutir sur le versant nord-ouest à la source d’Aïn Segoufta, réputée pour l’abondance et la bonne qualité de ses eaux ; mais cette partie du pays étant inconnue de nos indigènes et, ne voulant pas, si possible, repasser par les gorges de l’Oued Eddedj, j’avais jugé prudent d’expédier l’avant-veille un de nos spahis au poste des Aïeïcha, distant de 50 à 60 kilomètres, pour demander des indications sur le pays et même un guide si on pouvait nous le fournir. Alors que nous commencions à concevoir des craintes sur le sort de notre envoyé que le mauvais temps avait empêché de revenir dès la veille au soir, il rentre porteur d’une lettre du capitaine d’Assailly, disant qu’il nous faut forcément reprendre la route de l’Oued Eddedj ou, ce qui serait plus avantageux pour la Mission, gagner les Aïeïcha, d’où nous nous dirigerions ensuite sur le point indiqué, par Ksar Ceket et Bled Sened. Bien que ce nouvel itinéraire doive retarder de plusieurs jours notre arrivée à Gafsa, nous n’hésitons pas à d’adopter, car il nous permettra de renouveler aux Aïeïcha notre provision de pain qui, épuisée depuis deux jours, est remplacée par du biscuit, et nous fera traverser une portion du pays encore vierge d’explorations scientifiques. La colonne se met donc en marche le 28, vers une heure du soir, par un temps magnifique, mais non sans encombre, car l’un de nos cinq chameaux, chargé d’une manière inégale, s’abat lourdement et occasionne par sa chute de nombreux dégâts dans la caisse renfermant les bocaux de reptiles. L’émotion une fois calmée et le mal en partie réparé, on se met en marche après une heure de retard.
Laissant à notre droite l’Oued Eddedj et le château de Guerraouch, nous nous dirigeons sur la montagne des Ouled Mansour, séparée de celles des Aïeïcha par le col d’El-Affaï, en passant à proximité de plusieurs douars où nous sommes accueillis amicalement ; l’un d’eux est en fête à l’occasion d’un mariage et un de nos spahis, voulant participer à la fantasia, fait une culbute avec son cheval dans le gourbi même de la mariée ; il ne se fait aucun mal, mais casse le fusil que je lui avais confié.
Renseignés par les indigènes sur le point où se trouve un redir auprès duquel nous devons passer la nuit, nous laissons cheminer tranquillement le convoi et, à six heures du soir, nous faisons une pointe vers un important massif de Gommiers qui nous paraissent de dimension exceptionnelle ; les arbres que nous mesurons successivement atteignent jusqu’à 3m,75 de circonférence, avec un développement de branchage pouvant atteindre 12 à 15 mètres de diamètre ; ce sont les plus gros sujets que nous ayons encore rencontrés, mais là encore nous avons le regret de constater qu’ils ne sont pas à l’abri du vandalisme des exploiteurs, car nous y trouvons encore les instruments et les installations des bûcherons, lesquels ne sont autres que les fournisseurs de bois de l’administration et de l’armée, ainsi que nous devions nous en convaincre dès le lendemain au poste des Aïeïcha où gisaient encore de grosses piles d’arbres de cette essence rare et curieuse. L’exploitation en est du reste toute récente et peut-être même en cours, si nous en jugeons par quelques gros pieds étendus sur le sol et encore pleins de sève ; cependant nous rappelons que l’abatage de ces arbres est interdit formellement par un décret beylical ainsi que par des ordres précis de l’administration française. Tandis que l’un cueille des échantillons fructifères de Gommier, que l’autre mesure la grosseur des troncs et que le troisième soulève leurs vieilles écorces pour y trouver des insectes, la nuit nous surprend et nous force à retourner dans la direction suivie par notre caravane ; mais, hélas ! ce n’est pas chose facile que de retrouver la piste de celle-ci, et nous sommes bientôt complètement égarés au milieu de cette vaste plaine uniforme, errant à l’aventure sans que rien puisse nous indiquer la route suivie par nos chameliers pour gagner le lieu de campement.
Depuis plus d’une heure et demie, nos hèlements et nos coups de sifflet étant demeurés sans réponse, nous nous voyons menacés de passer la nuit sans abri et sans nourriture ; cependant un imperceptible point lumineux a surgi à l’horizon ; nous cheminons avec assurance vers ce phare minuscule, lorsqu’il disparaît subitement, nous laissant de nouveau dans l’anxiété ; mais bientôt un second foyer plus fort, un vrai feu cette fois, vient frapper nos regards dans une direction sensiblement différente. Nul doute, c’est le feu du campement et nous hâtons la marche de nos montures ; hélas, non, car les aboiements furieux des chiens nous révèlent la proximité d’un douar dont la prudence commande de ne point s’approcher à une heure aussi indue pour les habitants du désert ; peu s’en faut que le découragement nous gagne, quand heureusement le galop d’un cheval et une voix amie que nous reconnaissons viennent enfin nous rassurer ; nous n’étions plus qu’à deux ou trois cents mètres du redir au bord duquel étaient déjà dressées les tentes, et la voix était celle de notre dévoué spahi Abd-er-Rahman, lancé au galop à notre recherche. Il est déjà dix heures du soir, mais tout est bien qui finit bien, et le lieu de campement, abondamment pourvu d’une eau excellente, nous semblerait un coin du paradis terrestre, si de trop nombreux moustiques n’y venaient troubler notre sommeil.
Le trajet effectué dans la plaine du Tahla et le campement auprès du redir du même nom nous ont permis d’ajouter aux listes précédentes les quelques espèces suivantes : Farsetia Ægyptiaca var. ovalis, Lythrum thymifolium, Anarrhinum brevifolium, Marrubium deserti, Teucrium campanulatum, Verbena supina, Euphorbia cornuta.
Les Gommiers sont particulièrement beaux lorsque l’on approche du Redir El-Tahla ; on en rencontre un assez grand nombre dont le tronc ne mesure pas moins de 4 mètres de circonférence et dont la tête forme une masse arrondie ou tabulaire de 10 à 12 mètres de diamètre. Malheureusement beaucoup de ces beaux sujets ont été détruits depuis l’occupation française. Si l’on considère que le repeuplement n’a pas lieu, en raison de la rareté des graines détruites par un insecte du genre Bruchus et surtout de l’habitude qu’ont les indigènes de couper même les jeunes arbres pour se procurer du bois, et enfin des dégâts journellement faits par le pacage des troupeaux, on peut craindre la disparition, à bref délai, de cette essence curieuse et si précieuse dans une contrée où elle forme l’élément principal du boisement.
On retrouve dans tout le Bled Tahla les mêmes insectes que nous avons déjà signalés sur les Gommiers, plus de nombreuses espèces vésicantes, surtout des Mylabres, sur les fleurs des Composées, et le Pimelia simplex qui se trouve partout. Les mammifères que nous y avons rencontrés sont le Gundi, des Gerboises en quantité innombrable, la Gazelle, qui y est abondante, le Lièvre (Lepus Ægyptius). Les oiseaux sont les mêmes que ceux observés les jours précédents, en y ajoutant de nombreux Gangas. Nous observons, en outre, ce fait particulier, déjà indiqué par moi en 1874, de l’habitat en société par centaines sur les mêmes arbres, où les nids forment de véritables colonies, et principalement sur les Gommiers, du Moineau espagnol (Fringilla Hispaniolensis).
Le 29 avril, nous sommes sur pied de bon matin, admirant par un ciel splendide la beauté des herbages que nos bêtes de charge apprécient à un point de vue beaucoup plus pratique ; le temps est très frais (+ 4°,6 au thermomètre minima) ; une rosée abondante couvre la plaine, les reptiles et les insectes foisonnent, et pour rendre le site plus attrayant encore, un vénérable Gommier, non moins remarquable par le développement des branches que par la grosseur du tronc, se dresse en face de nous, de l’autre côté du redir. Séduit par la beauté de ce sujet d’une essence qui marque dans les souvenirs de mes voyages dans le Nord-Afrique, j’en prends rapidement un croquis, puis l’observation barométrique quotidienne étant faite, vers huit heures du matin nous nous remettons en route pour le poste des Aïeïcha. Le point où nous avons passé la nuit est situé à l’extrémité sud de la plaine du Tahla, non loin du col d’El-Affaï par lequel passe la route de Gabès aux Aïeïcha, route que nous ne tardons pas à rejoindre. En 1874 j’avais campé non loin de là, à quelques kilomètres plus à l’ouest, et nous y avions eu les honneurs d’une fantasia exécutée par cent cavaliers et deux cents fantassins appartenant à trois douars réunis, lesquels avaient bien failli commencer par nous accueillir à coups de fusil. Ajoutons que parmi les gens des douars que nous avons rencontrés la veille, il en est qui se sont rappelé notre passage à cette époque.