Les gorges et le cirque offrent l’image de la désolation ; c’est un paysage dans lequel tout est sévère et de plus en plus lugubre à mesure que l’on s’enfonce dans les méandres du ravin ; on se figure être à l’entrée de l’enfer décrit par l’imagination féconde du Dante. La flore du ravin est celle des terrains salés ; les Tamarix, les Statice, les Salsolacées, etc., y règnent en maîtres et contribuent par leur feuillage grisâtre à augmenter la tristesse de cette solitude qui demanderait à être explorée plus à fond que ne nous permet de le faire le long parcours que nous avons encore à accomplir avant d’arriver à Gafsa.
Malgré le désir que nous avons de pénétrer plus avant dans ces gorges mystérieuses dont nous cherchons vainement l’extrémité, nous devons songer à la retraite, que nous effectuons en gravissant la montagne intérieure et en descendant ensuite de terrasse en terrasse jusqu’à l’entrée de la gorge. Ce trajet a l’avantage de nous faire constater la succession des zones végétales, depuis la flore monticole jusqu’à celle des terrains salés du fond du ravin.
Nous citerons, entre autres plantes récoltées sur les pentes et dans le ravin de Bou Hedma :
- Farsetia Ægyptiaca Turr.
- Reseda stricta Pers.
- Erodium arborescens Willd.
- —— glaucophyllum Ait.
- Zygophyllum album Desf.
- Rhus oxyacanthoides Dum.-Cours.
- Acacia tortilis Hayne.
- Reaumuria vermiculata L.
- Senecio coronopifolius Desf.
- —— Decaisnii DC.
- Pulicaria Arabica Cass. var. longifolia.
- Nidorella triloba DC.
- Pyrethrum macrocephalum Coss. et DR., trouvé par la Mission de 1883 à Sidi-el-Hani.
- Rhanterium suaveolens Desf.
- Asteriscus pygmæus Coss. et DR.
- Calendula stellata Lov. var. hymenocarpa Coss.
- Atractylis citrina Coss. et Kral.
- —— prolifera Boiss., même variété qu’à l’Oued Eddedj.
- Zollikoferia quercifolia Coss. et Kral., abondant.
- Zollikoferia angustifolia Coss. et DR.
- Microrhynchus nudicaulis Cass.
- Coris Monspeliensis L.
- Limoniastrum Guyonianum DR.
- Statice globulariæfolia Desf.
- —— pruinosa L.
- Caroxylon tetragonum Moq.-Tand.
- Atriplex mollis Desf.
- Echinopsilon muricatus Moq.-Tand.
- Rumex vesicarius L.
- Euphorbia Bivonæ Steud.
- —— glebulosa Coss. et DR.
- Juncus maritimus Lmk.
- Arthratherum ciliatum Nees.
- Digitaria commutata Schult.
Sur les Gommiers morts, on trouve plusieurs espèces d’insectes intéressantes, entre autres un Bupreste qui vient d’être décrit par M. Mayet sous le nom d’Acmæodera Acaciæ. Au Bou-Hedma même, on rencontre un Melasoma non décrit, voisin des Ocnera, et rapporté déjà de Gafsa par MM. Sédillot et Léveillé en 1883. Un Opatrum trouvé en grande abondance au campement de la Source des Palmiers (Aïn Cherchara) paraît aussi être nouveau.
La particularité la plus intéressante du Djebel Bou-Hedma nous paraît être le cataclysme qui y a mis à nu, sur une hauteur de cinq à six cents mètres, les innombrables strates de gypses diversement colorés, de calcaires, de dolomies et de grès, qui forment l’ossature de la montagne. Surpris d’abord par l’étrangeté de ces escarpements abrupts, bariolés de gris, de blanc, de jaune et de rougeâtre, l’observateur ne tarde pas à y voir le résultat d’un effondrement et le glissement d’une grande partie de la montagne, sans doute précédemment de forme arrondie. Cette énorme masse détachée forme actuellement au milieu du cirque une véritable montagne circonscrite par un profond ravin circulaire servant de lit à un torrent dont les deux branches viennent se réunir à l’entrée de la gorge ; celle-ci est barrée par un grand rocher peu épais, simulant une muraille, et qui n’est autre qu’un lambeau de strate planté verticalement en travers de l’ouverture. A gauche, derrière ce rocher, un assez vaste marais, incessamment comblé par les débris de la montagne, laisse échapper des eaux sulfureuses et salées, parfois chargées d’oxyde de fer. Le lit du bras droit du torrent est formé de couches gypseuses assises horizontalement les unes sur les autres en manière de marches d’escalier ; des traces de sel gemme se montrent sur plusieurs points parmi ces couches dont la surface est plus ou moins couverte d’efflorescences salines. Tandis que les pentes de la montagne centrale présentent des amas de sable alternativement gypseux, dolomitique ou siliceux, et que le sommet est couvert de débris de grès, les falaises abruptes qui forment le cirque montrent la superposition normale des couches ; d’abord les strates peu épaisses, mais multiples des gypses de diverses couleurs, puis celles plus puissantes des calcaires et des dolomies, et en dernier lieu les grès qui couronnent le tout. Le nouvel examen que j’ai fait de la disposition de ces couches dans les diverses parties de ce curieux massif m’a pleinement confirmé dans l’hypothèse que j’avais émise dès 1874, à savoir que c’est par la dissolution de masses importantes de sel gemme situées au-dessous des strates peu épaisses et friables de gypse qu’ont dû se produire l’effondrement de ces couches et le glissement d’une portion de la montagne dans le cirque.
Les journées du 26 et du 27 avril fournissent, outre les espèces trouvées le 25, de nombreux Pimelia Tunetana Fairm., espèce décrite d’après les exemplaires que j’ai rapportés en 1874. Signalons enfin, dans les Orthoptères, une excessive abondance de l’Eugaster Guyonii, curieuse espèce qui se trouve principalement dans les endroits pierreux.
En malacologie, nous devons mentionner, dans les eaux douces d’Aïn Cherchara, la présence d’un Paludinella ou Hydrobia et d’un Physa, et, sur les buissons et les parties rocheuses, l’Helix Doumeti déjà indiqué.
Bien que par suite du mauvais temps (pluie froide) que nous avons subi, les reptiles se soient montrés rares au Bou-Hedma, nous avons à citer, outre un Geckotien nouveau pour la Tunisie (Tropidocalotes Tripolitanus), pris sous une pierre, une Couleuvre très rare (Cœlopeltis productus) et un Psammophis sibilans. La première de ces espèces, décrite par Paul Gervais sur deux exemplaires de Biskra, n’avait plus été retrouvée en Barbarie, mais avait été signalée aussi en Égypte.
Les mammifères paraissent nombreux dans ces parages ; le Sanglier habite les gorges ; on y rencontre des traces d’Hyènes et de Chacals, et nous avons été intrigués par celles d’un petit félin dans le haut de la gorge de l’Oued Cherchara. Le Gundi (Ctenodactylus Gundi), appartenant à un genre voisin des Marmottes, dont nous tuons deux individus, est très abondant dans les rochers ; enfin nous y faisons la capture d’un intéressant insectivore à trompe, le Macroscelides Rozeti.