Dans la traversée de la plaine qui précède l’Oued Eddedj, nous nous sommes emparés de deux exemplaires d’un magnifique saurien, Plestiodon Aldrovandi, aux couleurs les plus brillantes. Les autres reptiles capturés ou observés appartiennent tous aux espèces déjà rencontrées les jours précédents.

De nombreux Traquets de deux espèces distinctes (l’une noire à queue blanche, l’autre blanche à tête, ailes et queue noires) se montrent dans le défilé, où les Huppes, qui y sont particulièrement abondantes, font entendre leur cri, que l’on confondrait facilement avec celui du Coucou.

Les eaux légèrement saumâtres de l’Oued Eddedj sont peuplées de Rana viridis et d’innombrables mollusques des genres Melania, Melanopsis et Paludinella ou Hydrobia.

Enfin, parmi les insectes, nous avons trouvé trois ou quatre espèces encore indéterminées.

Vers dix heures du matin, nous levons le camp, et, côtoyant la base des montagnes dénudées qui relient le Djebel Eddedj au Djebel Bou-Hedma, nous descendons dans la plaine du Tahla où nous attirent de nombreux et importants groupes de Gommiers, restes de l’ancienne forêt retrouvée par moi en 1874. Je constate, non sans regret, que le nombre des arbres a sensiblement diminué malgré l’interdiction de les couper. Comme à mon premier voyage dans ce pays, notre apparition est annoncée de douar en douar par des colonnes de poussière, tourbillons factices qui sont un indice de défiance de la part des indigènes. Le sol pierreux, argileux et aride des coteaux ne nous offre d’abord qu’une flore peu variée, mais à mesure que nous descendons dans la plaine, quelques plantes nettement sahariennes, telles que Farsetia Ægyptiaca, Marrubium deserti, accompagnent ou remplacent d’autres espèces que nous avons toujours rencontrées jusque-là.

Les Gommiers (Acacia tortilis), dont nous avons déjà vu de magnifiques sujets au bord même de l’Oued Eddedj, deviennent beaucoup plus nombreux, formant parfois des fourrés où il est difficile de pénétrer et qui sont parsemés de vieux arbres, débris de la forêt qui devait jadis couvrir cette vaste plaine. Ils sont souvent mêlés aux buissons non moins impénétrables du Rhus oxyacanthoides (Damouk).

A une heure et demie nous faisons halte pour déjeuner à l’ombre d’un gros Gommier, puis reprenant notre route à travers cette longue plaine uniforme, nous établissons notre campement, à cinq heures et demie du soir, au pied des montagnes de Bou-Hedma, non loin d’un groupe de Dattiers, reste d’anciens jardins abandonnés, indiquant de loin la place de deux sources d’une eau fraîche, relativement abondante et peuplée de Bythinies, de Paludinelles et de Paludestrines. Le contraste de ces eaux vives avec celles plus ou moins salées ou sulfureuses auxquelles nous avons dû nous habituer, et la situation de notre campement d’où la vue domine toute la plaine couverte par les têtes arrondies des Gommiers et s’étend jusqu’à la nappe argentée de la Sebkha Naïl qui la limite à l’est, font de ce point un lieu relativement enchanteur et nous confirment dans notre intention d’y consacrer plusieurs jours. Du reste les gorges et la montagne de Bou-Hedma, signalées lors de ma première visite en 1874 par la découverte de quelques plantes très intéressantes et d’un Helix (H. Doumeti Bourg.), nouveau alors, mais retrouvé par nous en 1883 et 1884 sur un grand nombre de points de la Régence, étaient spécialement désignées à notre attention.

Le 26 avril, nous consacrons la matinée à l’exploration des environs immédiats du campement et des sources, où il est fait ample récolte de plantes, de mollusques, de reptiles, auxquels il faut ajouter quelques mammifères qui se montrent à nous pour la première fois. Nous constatons la nature calcaire des eaux par des tufs récents remplis de débris de végétaux et de mollusques identiques à ceux qui y vivent actuellement.

Dans l’après-midi, nous nous dirigeons vers l’Oued Cherchara, et, remontant son cours, nous nous engageons dans les gorges d’aspect sauvage et étrange qui s’enfoncent au pied de l’amphithéâtre formé par l’écroulement de la masse gypseuse du Bou-Hedma. Un couloir étroit livre seul passage à un cours d’eau fortement salé qui se perd à quelques kilomètres plus loin dans la vaste dépression sans issue qui forme l’importante Sebkha Naïl.

L’entrée du cirque de Bou-Hedma est fermée par une muraille naturelle de roches peu épaisses dont les couches plongent verticalement. Une ouverture en forme de fenêtre a été pratiquée dans la roche et d’importants vestiges de constructions et d’aqueduc romains existent encore sur la rive droite du ruisseau qui sort d’un vaste marais couvert de roseaux, repaire de nombreuses troupes de Sangliers. Le centre du cirque est occupé par une succession de terrasses, dont l’ensemble forme une véritable montagne terminée par une crête dominant à pic le ravin profond qui la sépare du reste du massif. C’est le fait d’un écroulement qui a produit un chaos des plus étranges au milieu duquel les bancs de calcaire dolomitique, de grès et de gypse se sont enchevêtrés et produisent, en se désagrégeant, les amas de sables et d’argiles de différentes couleurs qui forment des terrasses échelonnées. Le sel se montre un peu partout entre les couches de gypse mises à nu par les érosions dues aux pluies torrentielles. Tout autour se dressent brusquement jusqu’à une hauteur considérable les parois du cirque, laissant voir, en place et dans une position presque horizontale, les mêmes strates qui sont verticales dans la montagne centrale ; il résulte de cette disposition des roches un site de l’aspect le plus étrange.