La plaine qui sépare l’Oued Leben du Ksar El-Ahmar n’offre que la végétation monotone de la région désertique sableuse ; nous n’y récoltons en conséquence qu’un petit nombre de plantes offrant de l’intérêt et que pour la plupart nous retrouverons à peu près partout dans les mêmes conditions d’habitat. Citons seulement : Notoceras Canariense, Reseda propinqua, Malva Ægyptia, Fagonia Sinaica, Rhanterium suaveolens (beaucoup moins abondant qu’aux environs du Bir Ali-ben-Halifa), Atractylis citrina, Centaurea contracta, Statice Thouini var., Caroxylum articulatum, Arthratherum obtusum.

La faune devient également de plus en plus désertique. Parmi les sauriens qui foisonnent dans les broussailles basses dont la plaine est couverte, citons de nombreux Agama inermis, et le beau Waran, de 85 centimètres de longueur, déjà indiqué. Parmi les insectes nous noterons : Pimelia coronata, Hydrosis alata, Onitis furcatus. Une innombrable quantité de Vanessa Cardui, fraîchement éclos, donnent lieu à ce curieux phénomène connu sous le nom de pluie de sang, dû au liquide rouge répandu par la chrysalide au moment de l’éclosion.

De loin en loin, la route est jalonnée par des ruines romaines parmi lesquelles je reconnais sans peine un grand édifice carré, construit avec des blocs de gypse gris sillonnés par l’eau, que j’ai déjà signalé dans mon rapport de 1874 ; enfin, vers une heure du soir, après une marche rendue fatigante par la chaleur et le sable, nous dressons nos tentes à côté du grand édifice romain du Ksar El-Ahmar et des puits de 40 mètres de profondeur qui font de ce point l’un des principaux lieux de campement des colonnes et des caravanes traversant la plaine inhospitalière de la Madjoura. Nous constatons avec grande satisfaction que l’eau qu’ils fournissent, indiquée comme mauvaise par les renseignements qui nous avaient été donnés, est au contraire aussi excellente qu’abondante, tandis que celle de l’Oued Leben, signalée comme bonne, était à peine potable. Nous aurons du reste plus d’une fois dans la suite l’occasion de relever des faits semblables et nous attribuons la cause de ces erreurs, commises de bonne foi, aux variations considérables que subit le régime des sources, des rivières et des nappes d’eau souterraines par suite de l’absence ou de l’abondance alternatives des pluies, ce qui augmente ou diminue la salure des eaux du pays en raison de l’activité plus ou moins grande de la dissolution du chlorure de sodium que renferment les terrains qu’elles traversent.

Au point de vue de l’histoire naturelle, les environs du Ksar El-Ahmar ne nous offrent que peu d’intérêt, mais en revanche des vestiges nombreux d’anciens édifices, occupant un espace considérable, ne laissent aucun doute sur l’importance de la cité qui y existait au temps de l’occupation romaine. V. Guérin, dans son beau voyage archéologique, n’ayant pas suivi cette route, ne donne aucun renseignement sur le nom présumé de cette ville importante, mais, bien que j’y fusse passé de nuit, mon rapport de 1874 signale sur ce point, en le désignant comme poste militaire probable, un grand édifice carré que nous regardons aujourd’hui comme ayant été un temple détruit par le feu. Les colonnes encore debout, les corniches, l’entablement et l’appareil en gros blocs taillés avec soin attestent son origine romaine. A deux cents mètres environ de ce monument se montrent distinctement les restes d’un amphithéâtre de 55 mètres de diamètre intérieur, dont subsistent encore quelques gradins et des chambres voûtées, probablement destinées à enfermer les bêtes et les esclaves. Jusqu’à une assez grande distance, sur tout ce terrain sablonneux, ce ne sont que vestiges de maisons, restes d’édifices et débris innombrables de poteries. La configuration du sol indique un ancien lit d’oued dans lequel on reconnaît facilement les restes d’un barrage et ceux d’un vaste réservoir destiné sans doute à emmagasiner une grande quantité d’eau en vue des périodes de sécheresse. Tout en un mot révèle à Ksar El-Ahmar l’existence ancienne d’un centre considérable et fait supposer que ce pays, actuellement inculte, mais dont le sol est loin d’être stérile, a joui autrefois d’une grande prospérité. Dans la nuit, nous essuyons un violent ouragan qui nous fait croire à une température très basse, bien que le thermomètre minima accuse 10 degrés, et dès le matin le campement est levé.

Abandonnant la direction de Gafsa, nous nous dirigeons à l’est vers les hauteurs du Djebel Eddedj qui nous séparent de la plaine du Tahla. Au passage de la première ligne de basses montagnes, nous reconnaissons, dans les couches horizontales de grès qui en forment l’ossature, les carrières auxquelles les Romains ont emprunté les matériaux employés à la construction des grands édifices de l’ancienne ville où existe actuellement le puits. Les Gommiers recommencent à se montrer par pieds isolés et deviennent de plus en plus abondants à mesure que nous pénétrons dans une grande vallée limitée à l’est par des montagnes de moyenne élévation. La chasse aux reptiles, qui se montrent abondants autour des buissons, ralentit la marche du convoi ; j’en profite pour gravir les flancs d’une montagne sur laquelle des arbres au feuillage d’un vert particulier excitent de loin ma curiosité ; j’y reconnais bientôt le Pistacia Atlantica ; puis, me mettant en devoir de rejoindre la colonne qui avait suivi le chemin frayé, je me prends un instant à regretter ma fugue, la descente des gradins, formés par une roche dolomitique dont les couches sont redressées vers le sud, m’offrant de sérieuses difficultés. Chemin faisant, je constate l’abondance de l’Alfa (Stipa tenacissima) si répandu sur les Hauts-Plateaux de l’Algérie, et je passe auprès de nombreuses femmes arabes occupées à la récolte de cette précieuse plante textile. Bientôt après, nous nous engageons dans les gorges accidentées de l’Oued Eddedj, et, descendant par un sentier encombré de gros blocs de grès et de poudingues glissants, nous arrivons, après une heure d’efforts pénibles et dangereux de nos malheureux animaux, à un lieu de campement situé auprès d’un passage à gué sur le torrent. L’eau, quoique légèrement saumâtre, y est potable, abondante et vive ; elle est peuplée de batraciens et de mollusques. Un petit plateau abrité, où l’on voit encore les traces des tentes qui y ont été dressées, nous invite à nous arrêter, et nous y établissons notre campement, ne nous doutant pas que nous aurons à nous en repentir. Ample récolte est faite des Mélanies, Mélanopsides et Hydrobies qui abondent dans les eaux du torrent, ainsi que des batraciens et des insectes qui y habitent. Le reste de la soirée est consacré à l’exploration des hauteurs voisines et des rives de l’oued, dont la flore est riche et intéressante ; nous sommes en plein dans la région des Gommiers et nous nous félicitons d’avoir fait halte sur ce point, mais, entre dix et onze heures du soir, alors que tout dort dans le campement, hormis les chameliers qui, comme d’habitude, veillent sur leurs animaux, un coup de feu nous réveille en sursaut, suivi de l’imprécation « kelb » (chien) et d’un appel aux armes accompagné des cris « arbis, arbis ». En un clin d’œil tout le monde est sur pied, les armes à la main ; nous apprenons alors de la bouche de l’un des chameliers, en termes pittoresques, « arbis ... djemel ... moi fousil ... fantasia besef ! », que des Arabes ayant tenté d’enlever ses chameaux, il a tiré sur eux. La nuit étant très noire, nous ne pouvons fouiller sans danger les alentours et, après avoir fait rapprocher des tentes les chameaux et les mulets, un spahi armé est mis en faction ; alors nous rentrons sous la tente, ayant soin de garder nos fusils à portée de la main. Depuis une heure environ le calme semble rétabli, lorsqu’un second coup de feu vient encore jeter l’alarme, cette fois plus sérieusement, car, les mêmes maraudeurs ayant tenté de couper la corde qui retient les mules du train, Abd-er-Rahman, le spahi de faction, nous dit avoir tiré sur l’une des formes blanches qu’il a distinguées ; il prétend même avoir vu l’homme tomber, puis se relever et disparaître derrière les rochers. Cette fois la situation devient véritablement grave et nous nous tenons sérieusement en éveil, mais de ce moment, minuit à peu près, jusqu’au jour, aucun incident, si ce n’est un furieux coup de vent d’est, ne vient plus nous mettre en émoi.

Le lendemain matin, 25 avril, les investigations faites autour du campement nous font découvrir, dans un couloir qui pénètre dans la montagne, les empreintes sur le sable des pas d’une dizaine d’hommes ; cependant aucune trace de sang ne nous révèle que l’un d’eux ait été atteint gravement par le coup de feu d’Abd-er-Rahman ; et pourtant, en arrivant à Gafsa, nous apprîmes par divers rapports que l’Arabe sur lequel il avait fait feu était mort peu de jours après, des suites de ses blessures, dans le village de Sened auquel il appartenait. — Vers sept heures du matin, tandis que nous examinons un groupe majestueux de Gommiers, situé dans le fond de la vallée à un kilomètre environ de notre campement (le tronc de plusieurs de ces arbres, dont la tête arrondie a pris un grand développement, mesure 2m,75 de circonférence), nous sommes croisés par une bande de dix Arabes armés et de mauvaise mine, les uns à pied, les autres montés, se disant à la recherche de chevaux qui leur auraient échappé : éconduits d’abord par les hommes du campement et peu rassurés ensuite en nous voyant marcher vers eux le fusil à la main, ils gagnent rapidement la montagne et disparaissent dans le défilé de l’Oued Eddedj ; la tenue de ces hommes et leur attitude, d’abord hardie, puis embarrassée, ne nous laissent aucun doute sur leur identité avec les maraudeurs de la nuit précédente, mais nous ne jugeons ni prudent ni opportun de nous livrer à des investigations qui nous prendraient un temps plus utilement employé à poursuivre notre route vers le Bou-Hedma où nous avons hâte d’arriver. Cette aventure, bien que sans résultat fâcheux pour nous, a l’avantage de nous montrer qu’il ne faut jamais, en pays peu sûr, camper dans une gorge étroite et dominée de tous côtés. En rassemblant mes souvenirs, je me rappelle en outre que c’est justement au débouché de ce même ravin de l’Oued Eddedj dans la plaine du Tahla et près du château de Guerraouch, c’est-à-dire à quelques kilomètres plus bas, qu’en 1874 nous avons failli être attaqués par les hommes des douars campés dans la plaine, lesquels nous avaient pris pour un parti de Hammema se disposant à venir les dévaliser. A cette époque le défilé de l’Oued Eddedj était réputé comme fort dangereux et nous pouvons encore aujourd’hui voir autour de notre campement les ruines d’une sorte de retranchement, destiné sans doute à défendre ou à intercepter le passage. Il existe également, sur la hauteur qui domine le ravin à gauche, les vestiges d’un village détruit, que j’ai explorés la veille au soir.

Ksar El-Ahmar est, nous l’avons déjà dit, séparé de l’Oued Eddedj par un massif montagneux assez étroit dont les deux versants sont reliés par une plaine élevée parsemée de gros bouquets de Tamarix et de touffes de Pistacia Lentiscus et de Zizyphus Lotus. Sur les flancs rocheux du contrefort du Djebel Eddedj se montrent de nombreux Pistacia Atlantica dont la teinte vert clair contraste avec la couleur sombre des Genévriers ou glauque des autres arbustes. Quelques Gommiers rabougris, mêlés à des Amandiers, commencent à paraître dans certaines parties de la plaine, annonçant l’approche de la véritable région du Tahla.

Près de l’Oued Eddedj, la flore devient plus riche, tant sur les bords du cours d’eau que sur les pentes escarpées qui s’élèvent à droite et à gauche du ravin.

Citons parmi les espèces récoltées :