Les baraquements du bordj se trouvent à une grande élévation au-dessus de l’oued et la descente jusqu’au bord de celui-ci offre de grandes difficultés pour les animaux ; aussi nous décidons-nous à le franchir et à établir notre camp sur sa rive gauche à proximité de l’eau et d’un terrain très herbeux où les mulets trouveront une nourriture fraîche et abondante. Toutefois le passage du cours d’eau ne s’effectue pas sans dangers, et ce n’est qu’après une heure environ d’émotions causées par la chute dans l’oued de plusieurs mules et chameaux, que nos tentes sont enfin dressées sur un plateau argilo-sableux dominant plusieurs cascades dont l’eau est beaucoup moins saumâtre que celle de la rivière chargée de sel et de sulfate de chaux provenant des terrains environnants. Nous ne devions pas moins en ressentir des effets purgatifs auxquels, durant notre séjour, personne ne fut soustrait.
La nécessité de faire reposer le convoi après plusieurs jours d’une marche fatigante, non moins que celle de mettre en ordre et d’assurer la conservation des récoltes faites depuis Sfax, nous détermine à demeurer le 22 avril au bord de l’Oued Leben dont nous avons aussi le désir d’explorer les environs ; mais un violent coup de siroco, sec et énervant, en couvrant tout de sable et en nous causant un malaise général, rend ce séjour peu agréable. Ce contretemps ne nous empêche pourtant pas de parcourir les nombreux ravins dont le terrain est sillonné et de fouiller avec soin les broussailles de Tamarix ainsi que les massifs de Roseaux servant de repaires à de nombreuses bandes de Sangliers qui viennent pendant la nuit bouler jusqu’aux alentours de nos tentes. Nous ne négligeons pas non plus d’explorer les collines gypseuses qui s’élèvent à quelque distance de la rive gauche du cours d’eau. De nombreuses captures d’insectes et des récoltes de plantes intéressantes compensent du reste les désagréments de notre séjour à cette station dénuée de ressources.
La flore y est presque uniformément saharienne et les collines basses environnantes fournissent un certain nombre d’espèces que nous n’avions pas encore rencontrées. De ce nombre est l’Acacia tortilis (Gommier), qui a fait son apparition par pieds isolés, environ à un kilomètre avant d’arriver au camp établi par les troupes françaises sur la rive droite de l’oued ; nous supposons du reste qu’il ne franchit pas ce cours d’eau, car, tant dans notre voyage de 1874 que dans celui-ci, nous ne l’avons jamais vu sur la rive gauche. Ce curieux arbre serait donc limité dans son habitat entre l’Oued Leben et l’Oued Baïech, tandis que beaucoup d’autres plantes de cette région, entre autres le Rhus oxyacanthoides, s’étendent bien en deçà ou au delà de ces deux rivières, au nord et au sud.
La liste suivante, limitée aux espèces les plus intéressantes récoltées à l’Oued Leben, donnera une idée du caractère essentiellement saharien de cette station :
- Adonis dentata Delile.
- Lonchophora Capiomontiana DR.
- Ammosperma teretifolium Boiss.
- —— cinereum Hook.
- Matthiola oxyceras DC. var. basiceras.
- Helianthemum Tunetanum Coss. et Kral.
- —— salicifolium Pers. var. sessiliflorum.
- Silene setacea Viv.
- Erodium glaucophyllum Ait.
- —— arborescens Willd.
- —— —— var. laciniatum.
- Zygophyllum album Desf.
- Fagonia Sinaica Boiss.
- Astragalus tenuifolius Desf.
- —— Kralikianus Coss. sp. nov.
- Acacia tortilis Heyne.
- Retama Rætam Webb.
- Reaumuria vermiculata L.
- Nitraria tridentata Desf.
- Deverra chlorantha Coss. et DR.
- Malabaila Numidica Coss., nouveau pour la Tunisie.
- Pyrethrum fuscatum Willd.
- Chlamydophora pubescens Coss. et DR.
- Kœlpinia linearis Pall.
- Zollikoferia quercifolia Coss. et Kral.
- Arnebia decumbens Coss. et Kral. var. macrocalyx.
- Echium humile Desf.
- Anarrhinum brevifolium Coss. et Kral.
- Linaria laxiflora Desf.
- Limoniastrum Guyonianum DR.
- Plantago ovata Forsk.
- Asphodelus viscidulus Boiss.
Les Sangliers, comme nous l’avons dit, sont particulièrement abondants dans les fourrés de Roseaux qui encombrent le lit de l’oued ; pendant la nuit, ils font des excursions aux alentours et recherchent particulièrement les bulbes et les racines succulentes de certaines plantes. Les Gazelles et les Gerboises n’y sont pas moins communes.
L’Œdicnemus crepitans habite les terrains sableux et les Gangas plus particulièrement les lieux pierreux, tandis que de nombreux Traquets de plusieurs espèces hantent les buissons et que les Pigeons (Bizets) peuplent les hautes falaises à pic du bord de l’oued.
Le soir, à la lumière, nous avons pris plusieurs spécimens d’un petit Hanneton (Pachydema xanthochroa), que j’ai découvert en 1874, et quelques autres espèces intéressantes encore indéterminées.
Les alentours et le lit même de l’oued sont spécialement remarquables par un puissant gisement de sulfate de chaux (gypse) qui offre les variétés de structure et de coloration les plus diverses, depuis la Pierre-à-Jésus ou Fer-de-lance jusqu’aux strates fibreuses, depuis le blanc le plus pur jusqu’au rouge le plus intense. Ce gisement, qui constitue la plupart des collines voisines de l’oued, paraît s’étendre tout autour des montagnes environnantes qui forment les chaînes du Djebel Madjouna et du Djebel Bou-Hedma. Il semble recouvrir ou renfermer les dépôts de sel auxquels les eaux de cette rivière importante doivent la saveur saline prononcée qui, sur une assez grande étendue de son parcours, les rend très laxatives et presque impotables. Il existe pourtant sur les bords de l’Oued Leben des affluents peu importants et des sources qui donnent de l’eau douce ou à peu près douce.
Le 23 avril, à huit heures et demie du matin, nous levons le camp pour nous diriger sur le Ksar El-Ahmar. La traversée de l’oued ne s’opère pas avec moins de difficultés que l’avant-veille et les mêmes accidents se renouvellent. Nous franchissons tout d’abord des collines formées de couches de gypse alternant avec des couches de grès, auxquelles succède une vaste plaine désertique qui s’étend entre le Djebel Madjouna et le Djebel Madjoura. Nos soldats du train, déjà parfaitement dressés à la prise des insectes et des reptiles, se livrent, au milieu des broussailles de Zizyphus Lotus et d’Anthyllis Numidica, à une chasse active qui est dignement couronnée par la capture d’un magnifique Waran du désert (Varanus arenarius).