Le 20 avril, à neuf heures du matin, nous reprenons la direction ouest-sud-ouest à travers un pays accidenté et couvert d’une végétation assez abondante. Un grand nombre de constructions, détruites jusqu’à fleur du sol et dont les débris encombrent le terrain, révèlent l’existence d’une ville antique qui a dû être importante. Un peu plus loin, nous apercevons, au sommet d’une colline dénudée, un columbarium que je reconnais pour l’avoir déjà visité et signalé en 1874. C’est le signe certain que nous rejoignons la véritable route de Gafsa, dont nous nous étions quelque peu écartés sur la droite. Après avoir côtoyé quelque temps un oued peu important, mais conservant encore de l’eau dans quelques redirs ombragés par de vieux Oliviers, des Tamarix et des Pistacia Atlantica, nous arrivons au puits connu sous le nom de Bir Ali-ben-Halifa, auprès duquel nous faisons halte à l’ombre d’Oliviers archiséculaires, témoins encore vivants de l’époque où les Romains occupaient et cultivaient ce pays actuellement si désolé. Ce puits est, comme tous les autres, d’origine romaine ; sa profondeur est de 55 mètres ; l’eau qu’il fournit, de qualité plus que médiocre, est à 23 degrés de température. Néanmoins, on est très heureux de trouver cette ressource dans une contrée où l’eau potable fait presque partout défaut.
A cette station, nous notons entre autres plantes : le Rhanterium suaveolens, qui couvre entièrement une grande plaine, le Pyrethrum fuscatum, l’Amberboa Lippii, le Statice Thouini, variété très remarquable qui se distingue du type par la couleur blanc jaunâtre de ses fleurs et par des proportions plus grandes. Cette plante, que nous retrouverons sur beaucoup de points pendant notre voyage dans le Sud, pourrait bien être une espèce distincte du S. Thouini.
Le Pimelia Doumeti manque à cette station, dont la faune entomologique ne diffère pas cependant de celle des stations voisines.
Nous noterons la rencontre d’un grand Aigle (Aquila fulva ?) et du Strix Aluco. Cette dernière espèce d’oiseau est commune à peu près partout en Tunisie, où elle est désignée par les indigènes sous le nom de Bouma.
A partir du Bir Ali-ben-Halifa, point de rencontre de la route de Gabès à Kairouan avec celle de Sfax à Gafsa, le pays devient d’une extrême monotonie : une immense plaine à peine ondulée s’étend jusqu’au pied du Djebel Madjouna. Revenant de Gafsa à Sfax, en 1874, j’avais dû la traverser de nuit silencieusement et y camper sans faire de feu, dans la crainte d’être attaqué par les bandes pillardes des Hammema. Aujourd’hui, nous la parcourons sans danger, mais nos spahis indigènes connaissant assez mal leur route, nous avons la mauvaise chance de nous y égarer, et ce n’est qu’à la nuit presque close que nous parvenons à découvrir les redirs d’El-Aïa, après avoir exécuté plusieurs marches et contremarches en différents sens. L’étape de cette journée est la plus longue et la plus fatigante que nous ayons eu à faire depuis Sfax ; aussi est-ce avec une satisfaction réelle que nous voyons dresser nos tentes sur un terrain très abondamment pourvu d’herbe et à proximité de réservoirs naturels contenant une eau fraîche et de bonne qualité. El-Aïa, avec son bois de Tamarix et ses frais herbages, nous paraît un véritable Éden au milieu de ces solitudes. Il serait peut-être imprudent, toutefois, d’y séjourner trop longtemps et sans prendre de précautions contre la fièvre, toujours à craindre dans un bas-fond humide. Pendant la nuit, en effet, la température descend à + 5°,5, et le lendemain matin (21 avril), quand nous levons le camp à huit heures et demie, une abondante rosée couvre encore de diamants et de perles les herbes et les buissons de la plaine.
A peine sommes-nous en marche que l’un de nos spahis est arrêté au passage par un magnifique serpent qui, surpris au pied d’une touffe de Tamarix, se dresse en gonflant sa gorge et en sifflant avec fureur. C’est un Naja Haje (Bou-Ftira des Arabes, Serpent-à-coiffe, Serpent-des-bateleurs, Vipère-des-pyramides), espèce des plus dangereuses que nous avions un vif désir de rencontrer, son existence n’étant encore que présumée dans cette partie de la Tunisie. Cédant aux coups de cravache qui ne lui sont pas ménagés et non moins effrayé que l’homme qui avait troublé son repos, le reptile rentre prudemment dans le fourré ; mais, traqué dans son repaire et cerné de tous côtés, il est forcé de s’enfuir vers un autre buisson qu’il ne peut atteindre sans être pris, en dépit de l’agilité qu’il déploie. Le grand nombre d’insectes recueillis et la précieuse capture que nous venons de faire augmentent nos regrets de quitter si promptement le campement d’El-Aïa ; mais nos heures sont comptées, et la désagréable expérience de la veille nous fait prudemment poursuivre notre route vers l’Oued Leben dont nous n’atteindrons les bords que vers onze heures du matin.
La station d’El-Aïa, relativement boisée par de nombreux et beaux Tamarix, qui croissent vigoureusement grâce à l’abondance d’eau douce que l’on y trouve, ne nous a offert cependant que peu de plantes intéressantes, à part les suivantes : Ammosperma cinereum, Chlamydophora pubescens, Amberboa Lippii, Arnebia decumbens, Asphodelus viscidulus (plante des déserts de l’Orient qui manque à l’Algérie).
Les Gazelles se montrent abondamment dans ces parages, où les terriers de Gerboises sont innombrables dans les terrains argilo-sableux. Parmi les oiseaux, nous avons noté l’Œdicnème criard et plusieurs espèces de Traquets. Sur les Tamarix existent plusieurs insectes communs à Biskra en Algérie. Les reptiles sont très nombreux aux environs d’El-Aïa. Nous y avons capturé : Agama inermis, Acanthodactylus Boskianus, Tropidosaura Algira (espèce qui ne passe pas pour désertique et qui se trouve à Montpellier et à Cette), Cœlopeltis insignitus, entre El-Aïa et l’Oued Leben ; mais la prise la plus intéressante, sans contredit, est celle de notre magnifique Naja Haje. Dans les endroits marécageux se montrent aussi de nombreuses Tortues d’eau (Emys leprosa).
A peu de distance des redirs d’El-Aïa, la contrée reprend son caractère désertique ; le sol sableux n’est plus couvert que de plantes sahariennes, la plupart hérissées d’épines (Anthyllis Numidica, A. tragacanthoides), qui font les délices des chameaux ; de nombreuses Gazelles effrayées fuient devant nous, et les oiseaux du désert s’envolent à notre approche, tandis que chaque touffe d’herbe sert de refuge à un ou deux sauriens. La brise fraîche du matin a fait place à une atmosphère calme et suffocante qui augmente le malaise que nous causent les rayons brûlants du soleil dardés sur nos têtes. Nous traversons dans ces conditions le lit de l’Oued Leben, très large en cet endroit, que nous laissons à droite ainsi que le marabout désigné comme point de repère dans notre itinéraire.
Lorsque nous atteignons le pied des premières collines gypseuses qui se détachent de la base du Djebel Madjouna, notre attention est attirée par un arbre de moyenne taille auquel je reconnais de loin le facies particulier du Gommier (Acacia tortilis) ou Tahla dont la recherche et la constatation avaient été le principal but de mon voyage de 1874. A cette époque, je n’avais rencontré cet arbre curieux qu’à environ 40 kilomètres plus au sud. Comme la première fois, je constate son association avec le Rhus oxyacanthoides (Damouk des Arabes) et le Pistacia Atlantica. Nous saluons avec une véritable émotion cette vieille connaissance de dix ans qui nous gratifie d’un peu d’ombre et, après lui avoir dérobé, en dépit de ses dangereuses et cruelles épines, quelques rameaux garnis de jeunes fruits, nous reprenons notre route dans la direction d’un monticule escarpé que couronne le camp fortifié établi par les troupes françaises. Chemin faisant, nous recueillons, au milieu des débris de pierres, quelques silex préhistoriques, qui me rappellent que déjà en 1874 j’avais rencontré des restes analogues de l’âge de pierre sur un sol semblable, entre la Sebkha Naïl et le Djebel Bou-Hedma.