Nous avons déjà fait remarquer combien peuvent être trompeurs les renseignements fournis à l’avance sur la qualité des eaux de ce pays : au Ksar El-Ahmar, les puits réputés comme mauvais nous avaient fourni une eau de très bonne qualité ; ici c’est tout le contraire, et tandis qu’en 1874 nous nous étions délectés avec une eau excellente provenant d’Aïn Segoufta, cette année nous la trouvons sensiblement salée, à quelque endroit qu’on la puise. Ce renversement dans la qualité des eaux tient évidemment à la plus ou moins grande abondance des pluies. En effet, si l’on considère que les puits de la plaine sont alimentés par des eaux d’infiltration traversant de puissantes couches de sable ou d’argile, on comprendra que, par des années très pluvieuses, le débit étant considérablement augmenté, l’eau en devienne meilleure, tandis que pour les années de sécheresse, l’eau, n’étant pas suffisamment renouvelée, devient croupissante et de mauvais goût. Au contraire, pour les sources et les cours d’eau dus à l’écoulement des eaux à la surface du sol ou à travers les couches rocheuses qui renferment du sulfate de chaux et du sel en assez grande quantité, plus il pleut, plus il y a dissolution des sels et, conséquemment, plus grande est la salure des eaux des sources et des ruisseaux qu’alimentent les égouts de ces couches rocheuses.

Les productions naturelles ne sont pas le seul côté intéressant d’Aïn Segoufta et particulièrement du point où nous sommes campés. L’archéologue trouve à y faire ample moisson des silex taillés dont le sol est jonché sur les monticules qui dominent le lit du torrent. C’est une station préhistorique des plus importantes, probablement même y a-t-il existé une réunion d’ateliers à l’époque de la pierre taillée. Toutefois nous devons constater que si les couteaux, grattoirs et pointes y sont en quantité considérable, les gros instruments y font presque entièrement défaut. Peut-être aussi faudrait-il chercher ces derniers dans des endroits qu’un séjour plus prolongé nous aurait permis de découvrir.

Nous quittons Aïn Segoufta le 3 mai, à neuf heures, après avoir essuyé, vers deux heures du matin, un violent coup de vent, fait qui, du reste, s’est produit presque chaque nuit depuis que nous avons quitté Sfax. Nous prenons tout d’abord la direction de l’ouest afin de rejoindre la route de l’Oued Leben à Gafsa, route que nous avions abandonnée quelques jours avant en partant du Ksar El-Ahmar. A quelque distance de notre point de départ, une série de ruines attirent notre attention ; ce sont des plates-formes circulaires dans lesquelles nous n’avons pas de peine à reconnaître les restes d’anciens moulins à huile. Ce pays, actuellement presque entièrement dépourvu de végétation arborescente, a donc été jadis cultivé et complanté de nombreux Oliviers ; de cet état prospère il ne reste plus aujourd’hui que quelques rares Oliviers éparpillés à de grandes distances et les vestiges de villes dont l’importance des ruines dénote l’ancienne opulence. Les seuls habitants humains de ces vastes solitudes sont maintenant les tribus nomades dont nous rencontrons les douars sur notre parcours, douars qui changent de place dès que les troupeaux ont épuisé l’herbe des alentours. Notre passage inattendu ne manque jamais de mettre ces campements en grande agitation, surtout la population féminine, désireuse, sinon de se faire voir, du moins de contempler, d’aussi près que le lui permettent ses seigneurs et maîtres, les hommes blancs et leurs costumes. Ici, comme partout, nous ne pouvons nous éloigner sans avoir visité quelques malades et distribué un certain nombre de caroubes aux enfants et même aux femmes.

Dans l’un de ces douars, nous ramassons le cadavre d’une Vipère-à-cornes (Cerastes Ægyptius) tuée par les indigènes peu d’heures avant notre passage ; c’est le premier individu que nous avons rencontré jusqu’ici de ce reptile non moins redoutable que hideux, commun pourtant dans la contrée.

Après neuf heures d’une marche monotone et fatigante dans l’interminable plaine de la Madjoura, nous atteignons enfin vers six heures du soir les puits d’Oglet Mohamed, près desquels nous campons au milieu d’innombrables débris de poteries, de mosaïques et de constructions presque entièrement recouvertes par le sable. La disposition de loges dont on voit encore le sol bétonné et auxquelles semblent aboutir des conduites d’eau peut faire supposer un ancien établissement balnéaire, opinion que j’ai déjà émise à mon retour de Gafsa en 1874 ; peut-être aussi ne sont-ce que les vestiges d’un caravansérail détruit, qui s’élevait autour des puits.

Cette portion du pays, entièrement désertique, ne fournit que la plupart des plantes déjà récoltées dans les terrains analogues. Nous remarquons cependant que les Anabasis, le Thymelæa microphylla ainsi que l’Anarrhinum brevifolium deviennent de plus en plus abondants et forment le fond de la broussaille basse. Nous y avons aussi observé les plantes suivantes : Sisymbrium torulosum, Erodium cicutarium, Chamomilla aurea, Francœuria laciniata, Onopordon ambiguum, Centaurea contracta, Linaria laxiflora, Teucrium campanulatum, etc.

La faune entomologique est la même que celle du Ksar El-Ahmar. Le Julodis Onopordi var. Setifensis se trouve partout et le Pimelia coronata est pris à Oglet Mohamed dans un trou de Gerboise, ainsi que le Calosoma Olivieri.

De bonne heure, le 4 mai, nous nous remettons en route pour Gafsa. A la plaine unie succède bientôt un terrain accidenté de collines dont l’élévation augmente à mesure que nous avançons.

La flore présente un caractère tout à fait saharien : le Thymelæa microphylla continue à abonder au milieu d’innombrables touffes d’Anabasis. Les buissons sont couverts de nuées de Papillons (Vanessa Cardui) fraîchement éclos et qui ont couvert le sol de taches de la liqueur rouge qu’exsudent leurs chrysalides. Assez longtemps, quelques Vautours (Vultur fulvus, V. Kolbii ou V. auricularis) volent circulairement à peu d’élévation au-dessus de nos têtes, ne nous abandonnant qu’aux abords immédiats de la ville. Enfin, vers une heure du soir, nous franchissons les berges de l’Oued Baïech, réduit en cet endroit aux proportions d’un ruisseau qui serpente au milieu d’un lit de sable d’environ 400 mètres de largeur. Les premiers Dattiers se montrent, sur la rive droite de l’oued, dans quelques jardins éloignés de l’oasis, dont les murs et les maisons de la ville nous cachent la plus grande étendue, et ce n’est pas sans une vive satisfaction qu’après dix-huit jours de la vie sous la tente, nous entendons les joyeuses sonneries des clairons ; cela nous promet quelques jours de repos, sans avoir à lever le camp chaque matin pour le dresser de nouveau le soir.

Pénétrant d’abord dans la ville jusqu’à la place des souks, vieille connaissance de dix ans, nous nous faisons indiquer le campement du 122e, le commandant d’Amboix nous ayant fait promettre, pendant la traversée de Tunis à Sfax, que nous nous adresserions à lui à notre arrivée à Gafsa. Sur son ordre, nos tentes sont installées dans un emplacement convenable ; puis nous nous hâtons de faire notre visite au colonel d’Orcet, commandant supérieur, dont nous n’oublierons jamais le cordial et obligeant accueil. Sur les indications que nous donne cet officier distingué, qui connaît bien le pays, nous pouvons combiner un itinéraire pour la suite de notre voyage, de façon à parcourir la plus grande étendue de la contrée tout en évitant beaucoup de contremarches. C’est avec le colonel que nous faisons aussi une première excursion dans l’oasis, dont l’aspect grandiose avait laissé dans mes souvenirs de 1874 une impression si profonde.