Voyage à Tozzer et retour à Gafsa.
Dès le jour de notre arrivée à Gafsa nous avions combiné l’itinéraire d’une course rapide à Tozzer, indispensable pour l’étude comparative de l’ensemble de la flore et de la faune de la contrée située au nord des chotts El-Fedjedj et El-Djerid. La question de la création d’une mer intérieure devant remplacer les grands chotts, question encore à l’ordre du jour, et le désir de nous rendre compte par nous-mêmes des avantages ou des inconvénients qui pourraient en résulter pour le pays, n’étaient pas non plus étrangers au projet que nous avions formé. Nous profitons donc du départ d’un convoi militaire commandé par un officier des compagnies mixtes, heureux hasard qui nous offre une occasion trop favorable pour que nous ne nous empressions pas de la mettre à profit. Nous n’avons qu’à nous louer de cette détermination, car nous trouvons dans le lieutenant Legouahec, non seulement un guide expérimenté, mais encore le plus aimable compagnon de route.
Le 8 mai, à cinq heures du matin, nous partons, laissant à la garde du brigadier de notre escorte la plus grande partie de nos effets de campement, n’emmenant avec nous que deux hommes du train, nos deux spahis, nos montures personnelles et tout juste le nombre de mules nécessaire au transport d’un bagage très restreint. Après avoir traversé une partie de l’oasis entièrement complantée d’Oliviers, nous entrons dans un vaste désert de sable couvert de broussailles basses parmi lesquelles dominent toujours les Anabasis que nous avions déjà observés dans la plaine de la Madjoura. Nous avons à droite une longue chaîne de hauteurs désignée sous le nom de Djebel Metlouna, laquelle, se prolongeant à l’ouest, paraît aller rejoindre, au sud de l’Algérie, le grand massif des montagnes de l’Aurès. Des pentes dénudées de cette chaîne descendent quelques oueds dont les eaux à cours interrompu se réunissent à celles de l’Oued Baïech pour se perdre en grande partie dans les sables, avant d’atteindre les marais qui bordent le Chott El-Gharsa.
Un ciel légèrement nuageux et un vent que la pluie abondante de la nuit dernière a rendu très frais favorisent notre marche ; le sol est émaillé de fleurs, le désert charmant, le trajet facile et agréable ; aussi, vers neuf heures du matin, nous avons rejoint sans fatigue le convoi militaire parti près de deux heures plus tôt que nous, et, avant midi, nous atteignons le petit bordj construit par les Français sur les bords de l’Oued Gourbata, affluent de l’Oued Baïech. C’est là que nous devons faire halte jusqu’au lendemain matin. Deux petites chambres nous offrent un abri suffisamment commode, où nous nous empressons de dresser nos lits de camp. Le reste de la journée est fructueusement employé à explorer des terrains argileux sillonnés de coupures profondes dues à l’écoulement rapide des eaux de pluies torrentielles, et à parcourir les dunes de sable avoisinant le lit de l’oued qui est bordé de nombreux Tamarix, seule végétation presque arborescente de cette localité.
Le pays est giboyeux ; le Lièvre y est assez abondant ainsi que la Perdrix, et l’Outarde Hubara s’y montre fréquemment. On y rencontre de nombreux terriers de Gerboises ; une foule de petits oiseaux, appartenant aux genres Alouette, Traquet et Becfin, s’agitent au milieu des broussailles qui servent d’abri à de nombreux reptiles et à d’innombrables insectes. Cette station serait des plus agréables si l’eau y était meilleure et si nous n’avions à subir un violent coup de siroco.
Le 9, dès six heures du matin, nous avons quitté Gourbata et nous cheminons toujours à travers une plaine fleurie. Le Limoniastrum Guyonianum, l’Echiochilon fruticosum, diverses espèces de Silene, de nombreux Helianthemum, le Moricandia suffruticosa et une foule d’autres jolies plantes émaillent la plaine des couleurs variées de leurs fleurs. Le curieux Calligonum comosum se montre à nous pour la première fois. Comme nous traversons un pays où abondent les Vipères-à-cornes (Cerastes Ægyptius), les ordres sont donnés en vue de leur recherche, mais, malgré une chasse active, on ne parvient à s’en procurer qu’un très petit nombre, par suite de la fraîcheur relative de la température. En revanche, nous recueillons quelques silex taillés, épars dans les endroits pierreux. A midi et demie, nous nous rapprochons du lit de l’oued que nous franchissons après avoir cherché le passage le moins dangereux, et nous faisons halte au Bordj Gouifla, où nous devons passer la nuit, non plus comme la veille, dans des chambrettes closes, mais bien sous deux petits hangars ouverts, où nous avons à subir les piqûres des moustiques et des puces.
Les environs du petit bordj de Gouifla sont relativement boisés, grâce à de hauts et vigoureux Tamarix que nous fouillons scrupuleusement durant tout l’après-midi. L’oued, par suite des grandes pluies des jours précédents, débite en ce moment une assez abondante quantité d’eau qui tombe en petites cascades d’une grande limpidité sur les roches gypseuses qui forment son lit ; malheureusement cette eau appétissante est rendue impotable par un degré de salure et une amertume trop prononcés. Sur certains points de l’oued existent de grandes flaques d’eau, restes de la récente crue, et dans ces réservoirs se montrent quelques poissons dont malheureusement nous ne pouvons pas faire la capture, les sables d’alentour étant imbibés à tel point que l’on s’y enfonce immédiatement en y posant le pied ; j’en fais moi-même la périlleuse expérience, et, sans l’aide de mes compagnons, nul doute que je n’eusse été dans l’impossibilité de me tirer de l’une de ces fondrières. Après cet incident, nous continuons notre exploration des environs, qui nous paraissent moins giboyeux et moins riches en insectes que ceux de Gourbata, mais plus peuplés encore de Gerboises. Rentrés au bordj, nous y trouvons nos hommes en train de procéder à la grillade d’un mouton entier (mechoui) qui constitue notre repas du soir, après lequel nous disputons notre sommeil aux attaques réitérées des moustiques.
Les plantes les plus intéressantes observées dans les deux étapes de Gourbata et de Gouifla sont les suivantes :
- Delphinium pubescens DC. var. dissitiflorum (Gourbata).
- Sisymbrium coronopifolium Desf. var. ceratophyllum (Gouifla).
- Ammosperma cinereum Hook.
- Lonchophora Capiomontiana DR. (Gouifla).
- Moricandia suffruticosa Coss. et DR. (Gouifla).
- Malcolmia Ægyptiaca Spr. var. longisiliqua (Gouifla).
- Reseda neglecta Muell. Arg. (Gouifla).
- —— Arabica Boiss. (Gouifla).
- Silene villosa Forsk. var. micropetala (Gouifla), nouveau pour la Tunisie.
- Dianthus serrulatus Desf. var. grandiflorus (Gouifla).
- Erodium glaucophyllum Ait. (Gouifla).
- Fagonia glutinosa Delile (Gouifla).
- Astragalus Gyzensis Delile (A. Hauarensis Boiss.) (Gouifla), nouveau pour la Tunisie.
- —— corrugatus Bert. var. tenuirugis (Gouifla).
- Hippocrepis bicontorta Lois. (Gouifla).
- Hedysarum carnosum Desf. (Gouifla et Gourbata).
- Tamarix pauciovulata J. Gay (Gouifla), nouveau pour la Tunisie.
- Polycarpæa fragilis Delile (Gouifla), nouveau pour la Tunisie.
- Pteranthus echinatus Desf. (Gourbata).
- Reaumuria vermiculata L. (Gourbata).
- Daucus pubescens Koch (Gouifla).
- Scabiosa arenaria Forsk. (Gouifla).
- Nolletia chrysocomoides Cass. (Gouifla).
- Pyrethrum trifurcatum Willd. (Gouifla).
- Chlamydophora pubescens Coss. et DR. (Gouifla).
- Tanacetum cinereum DC. (Gouifla), nouveau pour la Tunisie.
- Centaurea furfuracea Coss. et DR. (Gouifla).
- —— omphalodes Coss. et DR. (Gouifla), nouveau pour la Tunisie.
- Lithospermum callosum Vahl (Gouifla).
- Anarrhinum brevifolium Coss. et Kral. (Gourbata), spécial à la Tunisie.
- Plantago ciliata Desf. (Gouifla).
- Calligonum comosum L’Hérit. (Gouifla).
- Euphorbia cornuta Pers. (Gouifla).
- Asphodelus pendulinus Coss. et DR. (Gouifla).
- —— viscidulus Boiss. (Gourbata).
- Cyperus conglomeratus Rottb. (Gourbata).
- Carex extensa Good. (Gouifla).
- Panicum turgidum Forsk. (Gouifla) [Égypte, Chypre, Palestine, Arabie pétrée, Perse], découvert dans le Sahara algérien par le Dr Reboud, dans la vallée de l’Oued El-Arab ; nouveau pour la Tunisie.
- Danthonia Forskalii Trin. (Gouifla).
La Vipère-à-cornes (Cerastes Ægyptius) abonde dans ce pays désertique. A Gourbata, outre les reptiles précédemment rencontrés, nous avons pris le Periops parallelus, Couleuvre commune en Égypte, mais nouvelle pour la Tunisie.