Malgré le temps sombre, l’aspect de la ville, qui se détache devant nous sur le fond vert d’une immense oasis, est réellement saisissant. Le terrain déclive qui nous conduit aux premières maisons est parsemé de blocs argilo-sableux, lambeaux du sol du plateau perdus au milieu d’une véritable mer de sable. Des minarets carrés et quelques édifices importants ornementés de dessins en relief formés de briques blanches, se font remarquer au milieu de la masse des maisons carrées, basses et plates. C’est la première fois que nous rencontrons ce genre d’ornementation architecturale empreint d’élégance et dénotant un certain goût artistique. Ayant franchi le mur d’enceinte, le faubourg et la place des souks (marchés), nous arrivons devant un énorme bâtiment de forme rectangulaire, construit sous la direction du capitaine du Couret, et actuellement occupé par les officiers de la garnison et les soldats de la compagnie mixte qui en ont été les constructeurs. Au moment où nous allons passer sous le portail de cette vaste caserne, nous remarquons un peloton de soldats manœuvrant face au mur ; on nous explique que c’est le peloton de discipline et que ce genre de punition produit sur ces hommes les meilleurs effets moraux, d’où nous concluons qu’ici comme ailleurs les hommes sont de grands enfants.
Le 11 mai, le clairon nous éveille à la pointe du jour ; la pluie n’a cessé de tomber durant une grande partie de la nuit, mais le soleil se lève dans un beau ciel d’Afrique et fait étinceler comme autant de diamants les gouttes d’eau encore suspendues aux brins d’herbe. Le Bou-Habibi, ce charmant petit oiseau naturellement familier, objet d’un juste et religieux respect de la part des Arabes, fait entendre son chant mélancoliquement amoureux ; une fraîcheur exceptionnelle pour le pays et pour la saison semble nous inviter à la promenade ; aussi, dès que nous avons donné à nos récoltes les soins qu’elles exigent impérieusement, nous nous empressons de faire, sous la conduite des officiers de la garnison, une première reconnaissance à cheval dans l’oasis ; nos guides, avec une courtoisie toute française, semblent faire assaut de bonnes grâces pour nous rendre plus faciles nos recherches. Trois heures durant, nous parcourons en tous sens ce merveilleux massif de Dattiers, par des chemins frais et ombreux, bordés de rigoles où coule à flots une eau limpide et vivifiante donnant à la végétation une ampleur et une magnificence qui impriment à l’oasis de Tozzer un aspect enchanteur et en font un véritable Éden au milieu des sables du désert. La plume la plus féconde, le style le plus coloré, le pinceau le plus habile, ne sauraient donner une idée vraie des splendeurs de ce coin du monde où, sous l’ardeur d’un soleil brûlant et dans un sol souvent formé de sable pur, arbres et plantes croissent avec une incomparable vigueur. On ne peut se lasser d’admirer l’élégance et la variété de formes qu’offrent les nombreuses races de Dattiers, parmi lesquelles se font remarquer les Degla, qui produisent la meilleure qualité des célèbres dattes du Djerid. Près d’une habitation indigène, perdue au milieu des Dattiers, nous nous extasions devant les gigantesques proportions d’un Jujubier (Zizyphus Spina-Christi) qui doit compter plusieurs siècles d’existence, a en juger par la grosseur du tronc et par le développement énorme de ses branches auxquelles sont encore suspendus quelques gros fruits.
Un petit marais, que nous traversons en regagnant Tozzer, nous offre en abondance le Lippia nodiflora ; plus loin nous rencontrons l’Ambrosia maritima, dont le feuillage, moins l’odeur, simule à s’y méprendre celui du Pelargonium capitatum d’où l’on extrait la fausse essence de rose. Les Pommiers, les Poiriers, les Cognassiers, les Pêchers, les Abricotiers, les Citronniers, les Orangers, les Figuiers, les Vignes, les Tomates, les Poivrons, les Oignons et autres plantes maraîchères, le Blé, le Fenugrec ou Elba des Arabes, etc., croissent à l’ombre des Dattiers. Mais l’heure du repas a sonné, et nous rentrons en ville après avoir franchi l’oued sur un barrage d’origine romaine.
Dans l’après-midi, nous retournons à l’oasis où nous faisons une chasse fructueuse de mollusques terrestres et fluviatiles, d’insectes, de petits crustacés des eaux douces ou saumâtres, de poissons et de reptiles, et le soir nous jouissons, du haut de la terrasse qui surmonte les bâtiments militaires, du beau spectacle d’un orage accompagné d’éclairs qui illuminent tout le sud-ouest et le sud-est du ciel. Enfin, après le repas qui termine cette journée si bien remplie, nous regagnons le logis qui nous a été offert et où nous éprouvons une véritable satisfaction à nous trouver dans de vraies chambres munies de véritables lits et de draps, confort dont nous avons perdu l’habitude depuis que nous avons quitté Sfax.
La matinée du 12 mai est consacrée à visiter les sources de l’oued de Tozzer, qui coule entre deux berges de terrain argilo-sableux assez compact. Son cours est interrompu de distance en distance par des barrages dont il est facile de reconnaître l’origine romaine et d’où partent les divers canaux qui servent à l’irrigation des jardins de l’oasis. A deux kilomètres environ en amont, nous atteignons la tête de l’oued, c’est-à-dire le point d’où sortent les principales sources qui le forment. Ces sources, très nombreuses, s’échappent toutes au même niveau, soit à environ quinze mètres au-dessous des terrains environnants. Elles sourdent d’une puissante masse de sable (évidemment le terrain aquifère même) à son contact avec le terrain argileux qui la recouvre et dont la nature compacte ne permet à l’eau de s’échapper que par des fissures ou des érosions. Au-dessus de cette plaque argileuse s’étendent d’autres couches argilo-sableuses, puis, surmontant le tout, des sables mouvants au milieu ou au-dessus desquels gisent des lambeaux de grès calcaire coquillier ou de poudingues graveleux souvent imprégnés de fer. C’est le régime normal de toutes les eaux potables qui alimentent les oasis de cette contrée, et qui sont à une température de 21 à 23 degrés centigrades. Cette nappe paraît être le produit de l’écoulement souterrain des eaux qui tombent sur les pentes des montagnes et se perdent dans les sables ou s’infiltrent sous les terrains argileux des plaines. Quant aux sources thermales qui sont à une température de 33 à 40 degrés, comme celles de la piscine de Gafsa et celles de l’oasis d’El-Hamma dont nous avons déjà parlé, nous admettons sans difficulté que leur origine est très différente et beaucoup plus profonde. Il ne faut donc pas confondre celles-ci avec les sources qui alimentent les oasis. Or il résulte pour nous d’un examen attentif du régime et du niveau de ces dernières la conviction que, pour détruire entièrement et en peu de temps les oasis du Djerid, il suffirait de pratiquer une saignée continue au-dessous du niveau de sortie des eaux qui arrosent les oasis. Un canal qui joindrait la Méditerranée au Chott El-Gharsa, dans le but de conduire les eaux de la mer dans le bassin des grands chotts et de les transformer en mer intérieure, ne serait autre que cette saignée si redoutable pour l’existence des oasis, véritable collecteur de drainage dans lequel toutes les eaux douces du pays viendraient s’épancher au niveau de la mer en tarissant toutes les sources qui sortent aujourd’hui par des orifices situés à un niveau supérieur. Un résultat aussi déplorable que le dessèchement et la ruine de toute la contrée du Djerid nous paraît être un motif suffisamment sérieux pour faire abandonner un projet dont les avantages sont plus que problématiques à tous les points de vue.
Après avoir visité en détail le point intéressant qui était le but principal de notre course, éclairés maintenant sur la véritable origine des sources de l’oued de Tozzer, nous regagnons la ville par une chaleur suffocante en traversant dans toute sa longueur le curieux faubourg construit par une colonie d’Arabes venus d’Algérie. Nous y rencontrons, mais exécuté avec moins d’art et de soin, le système de palissades entourant les maisons et servant de parc aux animaux, que nous avons déjà signalé à Melitta dans la petite île Kerkenna. Cette course se termine d’une façon intéressante par une série de détours que nous sommes forcés de faire dans les rues et dans les impasses de la vieille ville de Tozzer. Le retard que nous causent à chaque instant des obstacles imprévus est largement compensé par la rencontre d’un grand nombre de ces maisons ornées de dessins en briques en relief, qui donnent à la ville un aspect si particulier. Quelle est l’origine de ce genre d’architecture que nous n’avons encore rencontré qu’à Tozzer et qui ne subsiste que dans les maisons de construction déjà ancienne ?
Rentrés en ville, nous sommes reçus et traités tout à fait à l’orientale par le lieutenant de Florac, chef des affaires arabes, lequel nous donne de curieux renseignements sur le pays et les mœurs indigènes. Nous voyons aussi avec intérêt, dans la cour et les dépendances de la maison qu’il occupe, plusieurs animaux vivants, entre autres deux jeunes Fennecs, des Gazelles, un Hérisson qui diffère sensiblement de celui d’Europe, et des Cerfs vivants provenant du Nefzaoua ; ces cerfs doivent être rapportés au Cervus Elaphus var. Barbarus qui, je crois devoir le rappeler, ressemble beaucoup par sa taille et ses bois grêles à la variété qui vit dans les grands maquis de la côte orientale de la Corse.
Les documents zoologiques que nous avons recueillis à Tozzer, soit par nous-mêmes, soit auprès des officiers français, méritent d’être consignés ici.
Outre les Gerboises qui abondent dans ces parages, nous trouvons le Surmulot (Mus Decumanus) à Tozzer même. Nous constatons aussi l’existence dans cette région de quatre espèces d’Antilopes dont les cornes nous ont été présentées ; ce sont : Antilope Addax, A. Bubalis ou Bubalis Mauritanica, A. Dorcas (Gazelle ordinaire) et la seconde espèce de Gazelle, dite de montagne, plus grande et dont les cornes sont plus en forme de lyre que celles de la première. Ces quatre espèces appartiennent également au Sahara algérien. Une peau de Guépard (Cynailurus guttatus ou Guepardus jubatus) nous est indiquée comme venant aussi du Nefzaoua ; nous voyons également la peau d’un Chat tué dans l’oasis. Des Fennecs (Canis Zerda) vivants, pris dans les environs, sont élevés, comme nous l’avons dit, dans la cour intérieure de la maison de M. de Florac en compagnie de plusieurs Hérissons (Erinaceus Algirus ou E. deserti ?), espèce plus petite et plus élégante que celle d’Europe. Parmi les oiseaux nous signalerons plusieurs espèces d’Alouettes, entre autres l’Alauda Dupontii et le Certilauda deserti, un grand nombre de Traquets, des Vautours et autres rapaces que nous n’avons pu déterminer, ne les ayant vus qu’au vol, l’Outarde Hubara ; tous ces oiseaux se montrent depuis Gafsa jusqu’à Tozzer. Dans cette ville même abonde le charmant Fringille désigné dans le pays sous le nom de Bou-Habibi, lequel habite familièrement les maisons, qu’il égaye par son chant d’une extrême douceur. Il nous est aussi présenté deux peaux du Guêpier de Savigny (Merops Savignyi), espèce d’Égypte et accidentellement du Sud de l’Europe.
Les reptiles, les sauriens principalement, sont très abondants dans les sables désertiques de cette région, mais nous ne capturons que les espèces précédemment trouvées. Parmi les ophidiens, les Cérastes pullulent, et nous avons déjà signalé à Gourbata le Periops parallelus.