Comme toutes les nuits, le vent d’est a fait rage, ébranlant sans répit nos tentes que nous nous estimons heureux de n’avoir pas vu enlever par la tourmente, et le 23 mai, à six heures du matin, nous nous empressons d’abandonner ce campement inhospitalier, non toutefois sans en avoir attentivement exploré les environs où nous trouvons en abondance plusieurs espèces d’Helianthemum épanouissant leurs fleurs charmantes aux premiers rayons du soleil.

Laissant derrière nous les montagnes d’Oum-el-Asker, dont les couches, sur ce versant, plongent dans la direction sud, tandis que jusque-là, depuis et y compris les massifs du Bou-Hedma et de l’Arbet, elles sont inclinées dans le sens opposé, nous cheminons dans le Bled Cherb vers le campement de Bir Beni-Zid où nous avions espéré pouvoir arriver dès la veille. L’immense plaine qui s’étend devant nous se confond avec le chott où se produisent de curieux effets de mirage. Les moindres objets y prennent parfois des proportions fantastiques, simulant des ruines, des collines, ou des lignes de grands arbres, aux yeux du voyageur qui s’aventure imprudemment sur ce sol mouvant et dangereux. D’après des récits légendaires, des caravanes entières, trompées par ces images, ont disparu dans des fondrières insondables. Au bout d’une heure de marche environ, nous rencontrons une ruine romaine aussi importante que curieuse. C’est un grand édifice rectangulaire, plus long que large, dont l’intérieur présente quatre voûtes accolées. Les murs extérieurs sont formés de cinq assises de gros blocs taillés, surmontés de l’appareil réticulaire. La troisième assise, entièrement couverte de sculptures représentant des losanges, est la portion la plus remarquable de cet étrange édifice, auquel nos guides indigènes, qui, soit dit en passant, connaissent fort peu le pays, ne donnent aucun nom particulier. Cette ruine et la rencontre de quelques plantes que nous n’avions pas encore vues (le Reseda Alphonsi entre autres) atténuent un peu la monotonie d’une marche en ligne droite sur un terrain uniformément plat, occupé par des Tamarix rabougris, des Anabasis et autres Salsolacées.

A midi et demie, nous atteignons le Bir Beni-Zid, réunion de trois puits non maçonnés, dont l’eau, quoique légèrement saumâtre, est encore l’une des meilleures que nous ayons trouvées depuis notre départ de Gafsa ; dans l’un d’eux vit un Chara qui nous paraît intéressant.

L’existence d’eau potable en cet endroit, plus encore que la crainte de ne pouvoir atteindre dans la même journée un autre lieu de campement, nous détermine à y séjourner jusqu’au lendemain. Du reste, après les fatigues endurées la veille au passage de l’Oum-el-Asker, il est prudent de ne fournir qu’une courte étape, pour laisser prendre un peu de repos aux hommes et aux animaux.

Le reste de la journée est employé à la préparation des récoltes des jours précédents et à l’exploration du pays. Depuis le matin, nous apercevions dans la plaine un objet paraissant dépasser de cinq à six mètres tout ce qui l’environne et affectant la forme de deux piliers ; accompagné d’un spahi, je me dirige, aussi directement que me le permet la mobilité du terrain, sur ce point qui m’intrigue et me paraît à peine distant d’un demi-kilomètre ; mais j’ai déjà fait plus de trois kilomètres sur un sol uni et glissant, quand soudain nos deux chevaux s’enfoncent jusqu’au poitrail dans la vase argileuse ; mettant immédiatement pied à terre, nous dégageons nos montures par un vigoureux effort, car le danger est sérieux, et remettant les chevaux sur un terrain plus solide à la garde de mon spahi, je profite de toutes les touffes d’Atriplex et d’autres Salsolacées qui m’offrent un point d’appui pour continuer, en décrivant de nombreux détours, à me rapprocher de l’objet qui pique ma curiosité depuis si longtemps. Parvenu enfin au but, ma déception est grande en me trouvant en face de deux buissons de Tamarix pauciovulata, hauts d’un mètre et demi environ et isolés au milieu d’une partie du terrain que les eaux semblent n’avoir laissé à découvert que depuis peu de jours. J’avais fait à peu près cinq kilomètres depuis le campement, dans le sol fangeux, sans rien découvrir d’intéressant et j’estimai non moins inutile qu’imprudent de pousser plus avant dans le chott, dont je connais maintenant les dangers. Mon retour s’effectue cependant sans nouvel accident, grâce à de grandes précautions et à de nombreux zigzags rendus nécessaires par le peu de consistance de ce sol glissant, couvert d’innombrables empreintes de pieds de Gazelles.

Au Bir Beni-Zid et sur les bords du Chott El-Fedjedj, nous avons recueilli entre autres espèces :

Les Gazelles, nous venons de le dire, hantent les bords du chott, et les Gerboises abondent dans les terrains argilo-sableux du Bled Cherb.

Parmi les oiseaux, citons de nombreuses Tourterelles, des Gangas, toujours les mêmes Traquets, diverses Alouettes, et le Bruant Proyer, qui fait constamment entendre son cri strident.

Les reptiles sont peu abondants ; nous ne prenons que le Cœlopeltis insignitus, ophidien qui se trouve partout.