Nous récoltons en outre une curieuse monstruosité du Caroxylum articulatum, qui donne à cette espèce l’apparence d’une plante en fleur ou en fruit.
A neuf heures et demie le signal du départ est donné. Une vaste plaine d’aspect désertique, ondulée par de basses collines, s’ouvre devant nous. Elle est parsemée de douars et bornée au sud par les montagnes d’Oum-El-Asker que nous devrons franchir pour atteindre les bords du Chott El-Fedjedj. Nous ne tardons pas à arriver au douar des Sidi-Djeimia, fraction de la tribu des Hammema ; c’est là que nous sommes invités à prendre une diffa qui nous est offerte avec beaucoup de cordialité, mais que nous payons largement par de nombreuses consultations données aux malades ; les enfants étant en majorité, le chocolat est substitué dans bien des cas aux médicaments spéciaux qui nous manquent ; à défaut de guérison radicale, ce remède produit un excellent effet moral et ne manque pas de grossir le nombre des clients qui se succèdent indéfiniment ; mais le temps presse et, prenant congé de notre hôte, nous continuons notre marche vers l’Oum-el-Asker.
Au sommet d’un monticule que nous gravissons pour mieux jouir de la vue des dentelures étranges formées par les crêtes dolomitiques des montagnes de Cheguieïga que nous avons quittées le matin, nous recueillons quelques silex taillés, épars à la surface d’un terrain sablonneux. Plus loin, sur un assez long parcours et près des bords d’un oued à sec qui se dirige vers la plaine de Bled-Cegui, nous traversons les ruines d’une cité antique qui a dû avoir une assez grande importance.
Nous arrivons enfin aux montagnes d’Oum-el-Asker, dans lesquelles nous pénétrons par un étroit couloir que nos montures ont peine à franchir ; on s’aperçoit à ce moment que les chameliers, ayant pris les devants pendant notre halte chez les Djeimia, se sont trompés de route, ce qui nous oblige à nous arrêter environ une heure pour envoyer à leur recherche. Au mauvais passage de l’entrée des gorges succède un chemin frayé qui semble devenir meilleur à mesure que nous avançons, mais bientôt nous sommes engagés dans un second défilé réellement dangereux, et forcés de suivre le lit desséché d’un oued dans lequel des eaux torrentueuses, actuellement absentes, ont mis à nu les couches tabulaires d’un calcaire dur et glissant sur lequel les chevaux, les mulets et les chameaux ont grand’peine à assurer leurs pieds. Ces roches blanches ou grises, qui paraissent inférieures aux bancs d’huîtres que nous avons trouvés la veille, renferment de nombreuses Turritelles fossiles dont il est difficile de se procurer des échantillons, en raison de la dureté de la roche.
Après deux heures d’efforts et de fatigues, pendant lesquelles nos bêtes de charge font de dangereuses chutes, nous rencontrons le Redir Zitoun, petite flaque d’eau bourbeuse dans un trou de rocher. Malgré la mauvaise qualité de cette eau, on est bien forcé de se résoudre à s’en désaltérer, car il n’y a pas de choix ; de plus, en dépit de la défense qui leur en a été faite, nos chameliers, comme toujours, s’empressent de laisser souiller le redir par leurs animaux. D’après l’observation barométrique qui donne 728mm,5, le Redir Zitoun est à environ 360 mètres d’altitude ; il est situé dans un repli de la chaîne d’Oum-el-Asker, à peu près vers le milieu de son épaisseur. Son nom lui vient sans doute des deux ou trois Oliviers rabougris qui y existent encore.
Prolonger la halte serait téméraire, car il est déjà cinq heures du soir et on nous dit que nous n’avons pas encore franchi les passages les plus dangereux, ce dont nous ne tardons pas du reste à nous convaincre, car à partir de ce point, non seulement on rencontre partout les mêmes roches glissantes, mais il faut le plus souvent suivre un sentier à peine tracé qui monte et descend alternativement le long du lit encaissé de l’oued. En plusieurs endroits le sentier domine ce dernier de plus de 30 mètres à pic ; à diverses reprises on se voit même dans la dure nécessité de décharger en partie les bêtes de somme, pour éviter des accidents, et malgré ces prudentes manœuvres, qui ne laissent pas que de retarder considérablement la marche de notre convoi, les conducteurs ne peuvent, aux plus mauvais passages, éviter les chutes de plusieurs animaux. La capture faite à la main, par M. Valéry Mayet, d’une Vipère-à-cornes blottie dans un creux de rocher, nous cause un moment d’émotion qui fait diversion aux ennuis de notre difficile trajet. Enfin, après trois heures d’efforts pénibles, nous atteignons l’extrémité de ce dangereux défilé, véritable passage des Thermopyles dans lequel il suffirait, non pas de trois cents Spartiates, mais d’une poignée de fantassins embusqués pour arrêter toute une armée. Un chemin relativement bon nous fait rapidement descendre dans la plaine du Bled Cherb qui borde le Chott El-Fedjedj, mais la nuit nous force à interrompre la marche et à dresser nos tentes, en pleine obscurité, avec un vent des plus violents et dans un terrain pierreux où nous ne pouvons fixer les piquets qu’à grand’peine. Cette journée a été la plus hérissée de difficultés de tout notre voyage.
Les quelques plantes à noter parmi celles que nous avons récoltées durant le trajet périlleux du défilé d’Oum-el-Asker sont les suivantes : Helianthemum Tunetanum, H. sessiliflorum, Frankenia thymifolia, Deverra chlorantha, Amberboa Lippii, Anarrhinum brevifolium, Scrophularia canina, Statice pruinosa.
Outre plusieurs Vipères-à-cornes prises dans les endroits rocheux, nous avons noté le Bufo viridis qui se montre au Redir Zitoun, dans l’eau livide duquel nous avons pêché aussi quatre Crustacés intéressants : d’abord un Estheria nouveau pour la science, décrit récemment par M. Simon sous le nom de E. Mayeti ; ensuite trois branchiopodes, les Apus cancriformis, A. Numidicus et Branchipus stagnalis.
Parmi les Hémiptères, nous rencontrons pour la première fois une Cigale (Cicada Querula) de moyenne taille, qui se retrouvera partout dans notre trajet jusqu’au Bir Marabot. Un Coléoptère algérien (Bolboceras Bocchus) est également trouvé pour la première fois dans notre voyage, ainsi qu’un Blaps probablement nouveau.
Dans la première portion du défilé, un calcaire gris noir, très dur, affleure dans le fond du ravin, alternant avec un calcaire blanc ou jaunâtre d’une dureté excessive et prenant sous l’action de l’eau un poli des plus dangereux pour la marche de l’homme et des animaux. Nous y avons recueilli quelques Inoceramus et des Cératites appartenant à l’étage sénonien que nous avons déjà signalé à Kriz et au Djebel Toumiet.