VIII

Départ de Gabès pour l’île de Djerba. — Escale à Tripoli. — Excursions à Djerba et à Zarzis. — Retour à Gabès.

Le 8 juin, à midi, nous prenons passage sur l’Abd-el-Kader qui doit nous transporter à Djerba. A cinq heures du soir, nous sommes en face d’Houmt-Souk, ville principale de l’île. Le bateau mouille à quatre kilomètres au large, le fond ne lui permettant pas d’approcher la terre de plus près ; il doit repartir à six heures pour Tripoli et revenir à Houmt-Souk le surlendemain matin. Être si près de Tripoli et manquer volontairement l’occasion de voir cette ville, nous paraît si peu raisonnable que nous n’hésitons pas à faire cette pointe en dehors de notre itinéraire officiel.

Le lendemain, 9 juin, à six heures du matin, le paquebot est mouillé à l’entrée du port de Tripoli, rade naturelle sûre et commode, abritée par des rochers qui forment ceinture. Avec quelques travaux exécutés pour relier les rochers et des dragages, on ferait de ce port, à peu de frais, un des meilleurs refuges de la côte barbaresque. Est-ce une anecdote vraie ou une histoire faite à plaisir, nous ne le savons, mais il paraîtrait que le pacha gouverneur aurait répondu que ces roches étaient trop vieilles et trop usées pour supporter des constructions nouvelles !

Nous descendons à terre immédiatement et notre premier soin est de rendre visite à M. Féraud, consul de France, qui nous accueille avec une grande affabilité et nous donne d’intéressants détails sur le pays et sur l’influence prépondérante qu’y exerce le représentant de la France. M. Féraud est amateur d’archéologie ; aussi l’hôtel du consulat est-il devenu l’asile d’un grand nombre d’antiquités que nous avons plaisir à examiner. Ensuite nous parcourons la ville, qui ne ressemble en rien aux cités de la côte tunisienne. Parmi les nombreux restes romains qu’elle renferme, le plus remarquable est, sans contredit, l’arc de Trajan qui a été décrit et dessiné il y a un siècle par l’un de mes aïeux, J.-B. Adanson (frère du naturaliste), lequel, après avoir été attaché à diverses légations du Levant, mourut à Tunis, victime de la peste.

Tripoli est une ville encore entièrement turque, quoique les chrétiens et les israélites y soient en très grand nombre. Plus encore qu’à Tunis, chaque corps d’état est cantonné dans des rues spéciales que nous visitons rapidement, car, sur le temps très limité que nous avons à passer à terre, nous voulons consacrer une couple d’heures à voir les environs immédiats de la ville ; nous les trouvons bien inférieurs comme fertilité, comme culture et comme pittoresque, aux belles oasis de Gabès. Ici le terrain sableux ou argilo-sableux semble manquer d’eau ; aussi les Dattiers et les arbres et arbustes qu’ils abritent ont-ils une apparence terne et flétrie, accentuée encore par l’abondante poussière qui couvre les routes. Dans les jardins, cependant, grâce à l’arrosage que l’on pratique au moyen de puits et de guerbas analogues à celles de Tunisie, les légumes croissent assez vigoureusement. Dès les premiers pas que nous faisons vers la campagne, nous sommes intrigués par une espèce de gros arbre vert, au tronc tourmenté, que de loin nous prenons d’abord pour un Casuarina, mais que nous reconnaissons être un Tamarix articulata. Cet arbre, que nous n’avons pas vu en Tunisie, paraît commun à Tripoli où il acquiert d’assez fortes proportions. Après un coup d’œil rapidement jeté sur l’oasis, nous rentrons en ville en passant près d’un camp de troupes turques établi sous les ombrages d’un bois de vieux Oliviers. Sur la plage du port, de nombreux groupes de chameaux prennent leur repas ou font la sieste, à l’exemple des soldats qui gardent la porte fortifiée par laquelle nous rentrons en ville. Nous n’avons plus guère que le temps de prendre congé du Consul français et de nous rendre à bord, le paquebot partant à six heures du soir. Nous jetons un dernier regard sur les murs crénelés de la citadelle pendant que le steamer, doublant les roches de l’entrée du port, prend la direction de Djerba, où nous arrivons le lendemain 10 juin, à sept heures du matin.

Le canot de la Compagnie transatlantique nous transporte à terre, où nous sommes accueillis avec empressement par l’agent français et par les autorités indigènes d’Houmt-Souk, notamment par le caïd, vieux serviteur dévoué depuis longtemps à la France que sa famille sert de père en fils dans les fonctions d’agent consulaire. La ville est distante du port de près de deux kilomètres que nous faisons à pied, tandis que nos bagages sont transportés au fort où nous devons trouver un logis pendant notre séjour.

Houmt-Souk n’est pas une ville à proprement parler ; à peine pourrait-on donner le nom de gros village à cet assemblage de quelques rues tortueuses et étroites, entouré de cimetières et de villas construites par les Européens. Ce qui en fait la capitale de l’île, c’est le marché qui s’y tient, marché où se vendent surtout les étoffes de laine et de soie fabriquées dans l’île de Djerba dont elles sont la principale industrie. Plus encore peut-être que dans le reste de la Tunisie, le commerce est ici entre les mains des juifs, dont la colonie, assez considérable, habite un faubourg spécial. Une longue avenue de plus d’un kilomètre et demi, établie depuis l’occupation française, conduit à la forteresse située sur le bord de la mer, non loin du port. C’est là, nous l’avons déjà dit, que l’autorité militaire nous donne un asile que nous aurions difficilement trouvé dans la ville.

Nous consacrons l’après-midi à faire une première exploration sur la côte nord-ouest. Bien que la végétation soit déjà très avancée, nous recueillons la majeure partie des plantes que nous avons déjà récoltées aux îles Kerkenna. La flore y est donc à la fois désertique et maritime. Le tapis végétal est, du reste, profondément modifié par la culture, l’île presque entière n’étant qu’un grand réseau de champs et de jardins entourant des fermes ou des habitations peu distantes les unes des autres. La plupart de ces maisons, simulant de longues galeries voûtées, très basses, quelquefois en contre-bas du sol, sont occupées par des ateliers de tissage dont les métiers, très primitifs, sont mus à l’aide des mains et des pieds par les ouvriers indigènes. Dans cette partie de l’île, les Oliviers forment l’essence dominante, et leur grosseur, autant que leur décrépitude, permet de leur attribuer plusieurs siècles d’existence.

Le lendemain, 11 juin, nous montons à cheval de bonne heure pour faire une reconnaissance dans la direction du sud-est. Traversant d’abord le faubourg juif qui se distingue par une écœurante malpropreté, nous suivons ensuite un chemin bordé de champs cultivés complantés d’Oliviers, de Figuiers, de Mûriers et de quelques Dattiers. De même que dans la partie visitée par nous la veille, nous rencontrons de nombreuses habitations disséminées au milieu des champs, et surtout beaucoup de maisons en ruine. La Vigne est cultivée partout, mais beaucoup de ceps sont à l’état de décrépitude et redevenus presque sauvages par suite de l’abandon du vignoble. Vers onze heures, une pluie fine et froide nous surprend au milieu de dunes de sable en partie fixées par d’anciennes cultures ; les Oliviers deviennent plus rares, mais les Mûriers, les Figuiers et les Dattiers sont abondants. L’Aloe vulgaris borde partout les champs et les carrés de vignes. La flore est peu variée et presque exclusivement maritime.