Après avoir déjeuné à l’abri d’un Mûrier dont les fruits sucrés et juteux remplacent pour nous le dessert, nous laissons sur notre droite Houmt-Cedrien, et poussons une pointe jusqu’au bord de la mer où nous recueillons, entre autres plantes, le Diotis maritima ; mais le temps devenant de plus en plus mauvais, nous sommes bientôt contraints de battre en retraite et de rentrer à Houmt-Souk par une large route bordée d’Oliviers séculaires. Beaucoup de ces vieux arbres, groupés en cercle, paraissent être des rejetons ayant remplacé le tronc primitif, ce qui laisse supposer que les plantations de Djerba remontent à une époque très ancienne, peut-être à celle de la domination romaine. Du reste, de nombreuses constructions en ruine et une multitude de champs abandonnés semblent prouver que l’île a été jadis beaucoup plus peuplée et surtout beaucoup plus cultivée encore qu’elle ne l’est actuellement.
La pluie, qui a continué pendant la nuit, ne cesse le lendemain 12 juin que vers midi, ce qui nous force à nous borner à l’exploration du bord de la mer à proximité d’Houmt-Souk. Nous retrouvons sur le rivage la même formation remaniée que nous avons déjà vue aux îles Kerkenna. Comme dans cette dernière localité, le Strombus Mediterraneus et plusieurs autres types disparus sont associés, à l’état fossile, aux restes subfossiles des espèces vivant actuellement sur la côte. Cette formation quaternaire, que l’on voit sur le littoral nord plus particulièrement, et qui offre un grand nombre d’espèces parmi lesquelles figurent des Mactra, Arca, Cardita, etc. qui ne vivent plus dans la Méditerranée, associées à d’autres qui y vivent encore, ne manque pas d’intérêt. Comme à Kerkenna, la côte semble être en travail d’affaissement, après avoir subi un relèvement à la fin de l’époque quaternaire.
Le mauvais temps nous ayant empêchés de traverser l’île pour nous embarquer à l’autre extrémité comme nous en avions le projet, nous nous sommes assurés, dès le matin, d’un moyen de transport par mer pour nous rendre à Zarzis. C’est vers minuit que nous montons à bord d’une grande felouque frétée à cet effet, comptant bien lever l’ancre avant deux heures du matin et être rendus à Zarzis vers huit heures ; malheureusement, le vent faisant complètement défaut, nous sommes encore à louvoyer en face d’Houmt-Souk vers une heure de l’après-midi, lorsque le vent se lève et nous permet enfin de marcher, bien que la mer soit mauvaise. A quatre heures du soir, nous débarquons à Zarzis. Nous sommes recommandés par M. Matteï à son gendre M. Carleton, fixé depuis longtemps à Zarzis, et au khalifa par le général Allegro, qui y est propriétaire de vastes terrains et d’une maison où nous sommes logés ; nous prendrons notre repas du soir dans la forteresse avec les sous-officiers attachés au poste télégraphique installé depuis l’occupation française. Les quelques heures qui nous restent avant la nuit sont employées à visiter les plantations de Vignes entreprises sur les terres appartenant au général Allegro, et nous constatons que les ceps ont été trop espacés les uns des autres ; nous pensons que pour réussir, ce vignoble, situé à une faible distance du rivage, aurait besoin d’être garanti de l’influence du vent marin par une haie de Tamarix, arbustes qui croissent bien au bord de la mer et constituent d’excellents abris ; à cette condition, la Vigne, qui pousse du reste vigoureusement dans ce terrain sablonneux, pourrait peut-être donner des produits lucratifs.
Zarzis n’est qu’une bourgade composée de quelques maisons habitées par un très petit nombre d’Européens et par une population indigène d’origine berbère. L’idiome parlé par cette dernière est difficilement compris par les autres Arabes, et il est très difficile de se faire entendre, même avec les mots les plus usuels, car les gens de Zarzis les prononcent d’une façon particulière. Les habitants, quoique cultivateurs, se livrent aussi à l’industrie de la pêche des éponges qui abondent sur ce point de la côte, plus encore que dans les parages des Kerkenna.
En parcourant les terrains avoisinant le village, nous remarquons l’abondance particulière des débris d’un purpurifère, le Murex Trunculus (variété à bouche rose fortement colorée), qui forme, paraît-il, non loin de cette localité, des bancs assez étendus pour que la pêche de ce mollusque devienne, à un moment de l’année, la principale occupation de la population qui s’en nourrit. Cette espèce étant l’une de celles que l’on croit avoir fourni la pourpre des anciens, on pourrait supposer qu’à l’époque romaine, la pêche en devait être faite dans un but commercial et industriel.
La faune entomologique ne diffère pas de celle des Kerkenna et de Sfax. Le Morica octocostata ainsi que le Blaps nitens habitent sous toutes les pierres.
Cette localité ayant été visitée avant nous par MM. Letourneux et Lataste, nous n’y avons séjourné que quelques heures, et nous n’aurons pas de liste de plantes à donner. Nous nous bornons à constater que la flore y a, dans son ensemble, un caractère beaucoup plus septentrional que ne le ferait supposer la latitude de cette partie de la côte ; ce fait pourrait tenir à l’orientation de la pente du terrain. L’Onopordon Espinæ, que nous y avons retrouvé, est l’espèce la plus intéressante que nous ayons à noter.
La forteresse de Zarzis, construite sur un rocher taillé à pic, est d’origine romaine, ainsi que le démontre l’appareil employé dans les assises inférieures de cet édifice rectangulaire, isolé de tous côtés par d’anciens fossés assez profonds. Elle sert actuellement de résidence à deux sous-officiers français chargés du service télégraphique, en compagnie desquels, après avoir pris notre repas, nous passons le reste de la soirée.
Nous devions reprendre la felouque pour retourner le lendemain à Djerba et débarquer à El-Kantara, mais le docteur Bonnet ayant été très fatigué par la mer, et redoutant pour lui un nouveau trajet en barque, je juge plus prudent de modifier cet itinéraire, car nous pouvons facilement atteindre par voie de terre un point assez rapproché de la côte sud de Djerba pour n’avoir plus à faire qu’une heure environ de navigation. Nous prescrivons en conséquence au patron de la felouque d’avoir à nous attendre en face d’El-Kantara, le lendemain à onze heures du matin.
D’après ce nouveau programme, le 14 juin nous quittons Zarzis à sept heures du matin, escortés et guidés par quatre cavaliers indigènes, et montés nous-mêmes sur des chevaux mis à notre disposition par le khalifa, dont nous prenons congé ainsi que de M. Carleton et des télégraphistes.