Nous n’avons pas à regretter ce trajet par terre qui nous permet de constater de nouveau, dans l’ensemble de la flore, un caractère beaucoup moins méridional que ne semblerait le comporter la position géographique de Zarzis. Tandis qu’à Gabès et à Sfax, situés plus au nord, la végétation saharienne domine, à peine voit-on ici quelques Dattiers dans les jardins, et la majorité des plantes spontanées appartiennent à la flore des environs de Sousa et à celle de la presqu’île du Cap Bon.
A deux kilomètres à peu près de la ville, nous abandonnons la large route que nous suivions entre de fertiles jardins, pour prendre une direction nord, à travers un plateau pierreux couvert de broussailles basses et rabougries. Nous sommes bientôt attirés sur la gauche par des ruines importantes, qui témoignent de l’ancienne prospérité de ce pays actuellement très peu peuplé. Si nous disposions de plus de temps, nous pourrions en quelques heures visiter les ruines de Tina, réputées des plus remarquables et dans lesquelles gisent encore, dit-on, de nombreuses statues de marbre. Vers dix heures, nous traversons un village entouré de jardins irrigués avec soin à l’aide de puits. Les femmes, qui ne s’enfuient pas à notre approche, y sont vêtues d’étoffes voyantes, et les enfants y sont presque tous nus ou à peu près. De ce point la vue embrasse tout le bras de mer qui sépare Djerba de la terre ferme, et nous apercevons distinctement, à l’extrémité de la pointe orientale de l’île, le Bordj Castel, tandis que se montrent, à l’ouest de la baie, les fortins isolés de Bordj El-Bab et de Bordj Trik-el-Djemel, sur lesquels nous nous dirigeons à travers des terrains bas et couverts de broussailles maritimes. Nous avons bientôt atteint le rivage et, peu après, nous nous arrêtons près de la grande chaussée romaine qui reliait jadis Djerba à la terre ferme ; c’est là que nous avions donné rendez-vous à notre felouque ; mais, bien qu’il soit déjà onze heures, et que nous ayons pendant longtemps cru distinguer une voile se dirigeant vers El-Kantara, nous ne trouvons personne à l’endroit désigné : un de ces effets de mirage dont on ne peut se rendre compte que lorqu’on en a été la dupe avait fait revêtir aux moindres objets des proportions considérables et des formes trompeuses auxquelles nous nous étions laissé prendre. Durant cinq longues heures, l’estomac creux, sans rien avoir à mettre sous la dent, croyant à chaque instant voir s’approcher une barque dont l’image s’évanouissait l’instant d’après, tirant en vain des coups de fusil pour attirer l’attention des hommes de notre felouque, nous restons sur la plage sous l’ardeur d’un soleil brûlant. Cette situation est rendue encore plus désagréable par l’impossibilité de nous faire comprendre des hommes qui nous ont escortés et qui, en bons musulmans, attendent avec un calme désespérant qu’Allah veuille bien intervenir. Las de nous morfondre, nous prenons le sage parti d’utiliser notre temps, en cherchant des mollusques à mer basse, en faisant la chasse aux insectes et aux orthoptères et en récoltant des plantes, parfois aussi en nous livrant à un sommeil qui trompe notre faim.
Tenter le passage en suivant l’ancienne chaussée romaine est chose impossible, cette chaussée étant en partie submergée, même à marée basse, et interrompue par une large et profonde coupure qui donne passage aux bateaux, à environ trois cents mètres de la rive opposée. Nous croyons pourtant voir distinctement une grande barque, à l’ancre de l’autre côté de la chaussée, et cette barque, pensons-nous, doit être la nôtre. Cependant, tandis que le soleil baisse et que la marée commence à remonter, l’un des hommes de l’escorte, sans doute un peu inspiré par Allah et beaucoup, certainement, par son désir de retourner à Zarzis, se met résolument à suivre la chaussée, entrant parfois dans l’eau jusqu’à la ceinture ; il revient enfin au bout d’une heure, annonçant qu’une nacelle montée par deux de nos matelots rame énergiquement vers nous. Le mirage s’atténuant à mesure que le soleil baisse, nous ne tardons pas en effet à voir s’avancer un frêle esquif, et, à six heures du soir, nous opérons, à cheval, notre embarquement, mais non sans nous mouiller quelque peu, le défaut de fond ne permettant pas à la nacelle d’approcher de la rive à plus de deux cents mètres. Nous rémunérons les services de nos hommes d’escorte, heureux de recouvrer leur liberté, et voguons enfin à force de rames sur une eau unie comme une glace et dont la limpidité de cristal et le peu de profondeur nous permettent de voir distinctement tous les êtres, plantes, zoophytes, mollusques ou crustacés, qui tapissent le fond de ce bras de mer ; parmi ces êtres figurent de nombreux spongiaires, appartenant tous à des espèces sans valeur commerciale et analogues aux sujets que nous avons trouvés en grande quantité sur le rivage.
La satisfaction que nous éprouvons de débarquer sur l’île de Djerba ne doit pas être de longue durée, car nous n’y trouvons ni felouque, ni ville d’El-Kantara ; la felouque est mouillée à un kilomètre de l’autre côté de la chaussée, et El-Kantara n’est constitué que par une cahute de pêcheurs et par une maisonnette dont la porte est close et qui sert de bureau au commandant du port, lequel n’y vient qu’accidentellement et habite Houmt-Cedouich, à douze kilomètres dans l’intérieur. C’est donc là qu’il faut nous rendre pour profiter de l’hospitalité qui doit nous être offerte par ce haut fonctionnaire. La cahute étant des plus malpropres et le pain manquant totalement, les vivres étant restés à bord de la felouque, nous jugeons qu’il vaut encore mieux faire les douze kilomètres à pied que de passer en cet endroit la nuit qui nous enveloppe déjà. Nous partons donc, guidés par un indigène qui veut bien charger sur son âne notre petit bagage indispensable. A dix heures du soir et harassés de fatigue, nous voyons poindre la lumière, non d’un village, mais de la villa isolée du commandant du port, auquel nous sommes chaudement recommandés, mais qui, surpris d’une visite aussi tardive, nous fait attendre près de trois quarts d’heure, dans une obscurité profonde, au milieu de ses jardins ; après quoi, nous sommes installés par le maître de céans dans un logis séparé de sa maison et destiné aux étrangers. Ce brave homme ne comprend qu’avec beaucoup de peine que nous soyons restés complètement à jeun depuis notre départ de Zarzis, c’est-à-dire depuis sept heures du matin. Cependant un composé de mots arabes et sabirs bien combinés l’ayant mis au fait de notre situation critique, quelques œufs durs, des dattes et autres comestibles viennent, au bout d’une autre demi-heure d’attente, calmer les exigences de nos estomacs. Après une aussi rude journée, les nattes et le mince matelas mis à notre disposition, avec une parfaite courtoisie du reste, nous paraissent si moelleux que nous nous abandonnons sans peine à un sommeil réparateur.
Malgré les fatigues de la veille, le 15 juin, nous sommes sur pied de bonne heure. Une abondante rosée couvre les jardins qui entourent notre logis et que nous trouvons relativement soignés. Ils sont complantés de nombreux arbres fruitiers et d’Oliviers archiséculaires. Nous constatons une fois de plus que l’île entière de Djerba n’est qu’un vaste réseau de jardins et de cultures au milieu desquels sont disséminées des habitations. Aussi ce pays fournit-il des fruits et des légumes en abondance à Gabès, à Sfax, et même beaucoup plus loin sur la côte de Tunisie. Le sol sableux ou argilo-sableux est rendu fertile par des engrais et arrosé par de nombreuses guerbas semblables à toutes celles que l’on trouve dans la Régence et sans l’aide desquelles on ne pourrait obtenir aucun produit en dehors des olives. Bien que notre hôte ait son logis particulier peu éloigné de celui où nous avons passé la nuit, nous n’y pénétrons pas ; il paraît même nous en tenir soigneusement à distance, sans doute pour dérober ses nombreuses femmes aux regards dangereux des « roumis ». Sa vigilance ne parvient pourtant pas à empêcher celles-ci de faire de fréquentes allées et venues de la maison à la guerba, d’où, sous prétexte de puiser de l’eau, elles ne se font pas faute d’examiner avec curiosité les hôtes insolites de leur seigneur et maître.
Le peu d’intérêt que nous offrent les terres cultivées et d’autre part le désir que nous avons de consacrer quelques heures à la visite des importantes ruines que nous avons entrevues la veille à la faveur du crépuscule nous poussent à regagner El-Kantara le plus promptement possible. Ce désir est du reste favorisé par notre hôte, qui nous procure un assortiment de bourriquots que nous nous empressons d’enfourcher, après toutefois avoir fait emplette, sur le souk, de vivres en quantité suffisante pour subvenir aux besoins de la journée.
Chemin faisant, nous récoltons quelques bonnes plantes, parmi lesquelles le bel Onopordon Espinæ en fleur, et le Convolvulus supinus, intéressante espèce découverte par M. Espina en 1854.
A deux kilomètres avant d’arriver à la mer, nous trouvons les restes d’un mur antique, dirigé en ligne droite pendant près d’un kilomètre, déviant ensuite, et paraissant être la fondation d’une vaste enceinte. Il traverse actuellement des terrains marécageux, près des ruines d’une cité qui a dû être des plus florissantes. Nous passons plus de deux heures à visiter en détail les restes de divers monuments et de gigantesques édifices qu’il y aurait le plus grand intérêt à déblayer. Partout existent des pavages entiers en mosaïque du travail le plus soigné, partout des débris de revêtement et de colonnes en marbres précieux. Le plus considérable de ces monuments est situé vers le milieu des ruines, sur le bord de la mer à laquelle il paraît avoir fait face. D’énormes fûts et chapiteaux de colonnes en marbre cipolin et des entablements en marbre blanc de la plus belle qualité, ornés de sculptures d’un admirable travail, ne laissent aucun doute sur l’importance de cet édifice, qui occupait un espace considérable et dans lequel se révèle l’architecture grecque. Au milieu des débris gisent encore des fragments de statues en marbre. L’état de ces immenses ruines, la position des colonnes renversées, laisseraient à supposer que la destruction de cette ville, qui a dû être un centre commercial riche et populeux, peut être attribuée à un cataclysme, à un tremblement de terre probablement. Nous signalerons spécialement, parmi les débris que nous avons rencontrés, un splendide morceau d’entablement en marbre blanc, digne de figurer avec honneur dans les collections du musée du Louvre. A peu de distance, des fouilles ont mis à découvert les restes de plusieurs maisons dans l’une desquelles nous avons trouvé une multitude d’objets en os, stylets, etc., qui semblent indiquer un atelier de tabletterie. Ce n’est qu’à regret que nous quittons ces lieux si dignes d’être explorés et où nous voudrions avoir le temps et les moyens d’exécuter des fouilles réservées aux membres de la Mission archéologique. — Ayant regagné le lieu d’embarquement, où nous attendait un repas de poisson préparé par nos matelots, nous ne tardons pas à remonter dans le canot qui nous avait amenés la veille et qui doit nous conduire à bord de notre felouque obstinément restée à son mouillage.
Il est déjà près d’une heure quand la chaloupe quitte la terre. Nous franchissons le goulet qui coupe en deux la chaussée romaine et passons tout auprès du fortin isolé appelé Bordj Trik-el-Djemel (le fort du chemin du chameau) ; nous faisons approcher notre barque autant que possible de cette construction et nous remarquons que, non seulement la portion servant de base construite en gros blocs, mais encore une partie de celle bâtie en petits matériaux, se trouvent au-dessous du niveau de la mer ; de plus, le haut-fond formant chaussée, qui devait jadis relier le fortin à la côte, est à plusieurs mètres sous l’eau. Le rapprochement de ce fait avec ceux déjà constatés aux îles Kerkenna, et le nom significatif de Trik-el-Djemel, viennent à l’appui de l’hypothèse que la côte tout entière, depuis le cap Bon jusqu’au sud de Djerba, est soumise à un mouvement d’abaissement lent, mais continu. Il est cependant à noter que si l’ossature de la côte s’abaisse, le fond du bras de mer qui sépare l’île du continent tend au contraire à diminuer de profondeur, ou tout au moins ne s’approfondit pas, en raison de l’apport considérable de sables dû aux vents venant de terre et aux courants côtiers. Il y a là deux phénomènes inverses qui, principalement au fond du golfe de Gabès, modifient lentement le régime de la côte : affaissement lent de l’ossature d’une part et exhaussement du fond par les dépôts de sables et de vases d’autre part ; d’où il résulte que, tandis que les géologues soutiendront que la côte s’abaisse, les hydrographes au contraire donneront la preuve que les fonds s’amoindrissent.
Une fois rembarqués sur la felouque, nous sommes rapidement poussés vers le port d’Adjim par une brise modérée à laquelle vient s’ajouter le courant produit par le retrait de la marée. Une escale de quatre heures est nécessaire pour que la mer remonte et nous permette de sortir du détroit par lequel nous rentrerons dans le golfe de Gabès. Pour utiliser notre temps, nous descendons à terre et tombons en plein marché, ce qui donne une grande animation au village d’Adjim. Une population bigarrée s’agite et crie beaucoup. Les constructions sont d’une architecture différente de toutes celles que nous avons rencontrées jusque-là ; beaucoup d’entre elles sont flanquées de pavillons carrés élevés d’un ou deux étages ; quelques-unes en présentent à leurs quatre angles. Les femmes portent aussi un costume et surtout une coiffure particuliers : le premier caractérisé par des étoffes rayées de deux couleurs, la seconde consistant en un chapeau de paille pointu, rappelant complètement l’ancienne coiffure grecque appelée Πέτασος. Par contre, rien de bien intéressant comme productions naturelles : la flore, pauvre par suite de la culture, et les insectes, peu abondants et peu variés, ne nous fournissent qu’une maigre récolte.