Après le repas pseudo-civilisé qui nous est offert, dans une maison relativement très confortable, par le fils du commandant du port, avec force excuses sur l’absence de son père, nous regagnons notre felouque un peu avant la nuit, et franchissons lestement la passe qui sépare la rade d’Adjim de la pleine mer. Il est à remarquer que la côte, qui partout ailleurs est basse et sablonneuse, s’élève brusquement sur ce point où elle devient abrupte et rocheuse. Un îlot allongé, qui se montre à notre droite, abrite des vents de nord-ouest et de la lame le port d’Adjim, qui est garanti également des vents de terre par l’élévation du rivage continental. En raison de la profondeur de l’eau, il semble que ce point est spécialement désigné pour constituer le principal port de l’île que nous allons quitter.

On retrouve dans l’île de Djerba une végétation très analogue à celle des îles Kerkenna, qui sont situées sensiblement plus au nord. Quelques plantes d’un caractère plus désertique viennent pourtant s’y mêler. On doit en outre tenir compte des modifications que la culture, fort ancienne dans cette île, et jadis beaucoup plus étendue qu’à l’époque présente, a dû faire subir à la végétation spontanée. Malgré la saison déjà un peu trop avancée, nous y avons fait d’abondantes récoltes. La liste suivante, bien que très abrégée, fera ressortir le caractère maritimo-désertique de la flore :

Dans la partie sud, entre El-Kantara et Houmt-Cedouich, nous citerons en outre :

La zoologie du nord de l’île fournit peu d’espèces intéressantes. Les seuls reptiles sont : Gongylus ocellatus, Platydactylus muralis et Hemidactylus verruculatus. En insectes, un hanneton nouveau : Pachydema Doumeti, décrit par M. Valéry Mayet ; c’est la faune de Sfax et aucune des espèces désertiques de Gabès ne s’y rencontre. Dans le sud, à El-Kantara et à Houmt-Cedouich, nous avons trouvé : Lampyris attenuata, Cryptocephalus curvilinea, vivant sur les Limoniastrum. Le Cicindela Latreillei, décrit par Dejean vers 1820 et qui depuis n’avait pas été retrouvé, croyons-nous, est la capture la plus intéressante ; c’est une espèce des plages maritimes déjà vue à Zarzis et abondante à El-Kantara ; malheureusement, par suite de son agilité et de l’absence des filets restés à bord de la felouque, nous n’avons pu en prendre que quelques individus. Signalons aussi d’énormes scorpions (Buthus australis), les plus gros que nous ayons encore capturés ; ils atteignent 9 à 10 centimètres de long.

Vers onze heures du soir, la marée basse nous force à jeter l’ancre, nos marins ayant pour habitude de ne pas s’écarter beaucoup de la côte. Du reste un orage se forme dans le nord-ouest, et, vers minuit, la foudre éclate tout autour de nous ; la pluie, qui s’en mêle à son tour, nous oblige à nous réfugier dans l’entrepont où nous passons une partie de la nuit en compagnie des rats et au milieu de toutes sortes d’ustensiles que l’obscurité profonde où nous nous trouvons ne nous permet pas de distinguer.

Avant le jour, on largue la voile, mais la brise, déjà si faible que nous marchons à peine, ne tarde pas à faire place à un calme plat ; nous n’avançons plus du tout et sommes réduits à nous morfondre en contemplant la limpidité merveilleuse des eaux du golfe de Gabès, dont aucun souffle léger ne vient rider la surface. Dans ces conditions, à bord d’un bateau à voiles, on est bien forcé de s’armer de patience. Six heures se passent ainsi ; enfin, vers une heure du soir, le calme est remplacé par une assez bonne brise, à la faveur de laquelle nous pouvons courir des bordées qui nous font arriver à Gabès à trois heures, heureux encore de n’avoir pas subi un plus long retard.

Nous voici déjà au 16 juin et la végétation est trop avancée dans cette région chaude, malgré la prolongation exceptionnelle de la période pluvieuse, pour nous permettre d’espérer dorénavant de fructueuses excursions. Nous avons cependant encore, pour remplir notre programme, à revoir les îles Kerkenna et à nous rendre, avant notre retour en France, à l’îlot de Djezeïret Djamour (Zembra). Comme le bateau de Sfax part de Gabès le lendemain à cinq heures du soir, nous nous hâtons de nous rendre aux baraquements où nous avons laissé en partant la plus grande partie de notre bagage et de nos récoltes, mais nous avons la désagréable surprise de voir que tout a été déménagé en notre absence et que l’on nous a assigné, comme faveur toute spéciale, le local exigu réservé aux sous-officiers en punition. Pendant notre excursion à Djerba, le bataillon ayant été remplacé par un autre, le nouveau commandant avait trouvé bon de disposer du local que nous occupions pour le transformer en salle de spectacle ; il nous en a donc mis à la porte sans plus de façon et oppose un refus aussi formel qu’autoritaire à nos observations polies. C’est la seule fois que nous avons à nous plaindre de l’autorité militaire, de laquelle nous avons au contraire toujours reçu le meilleur accueil, l’aide la plus empressée et le plus ferme appui durant l’accomplissement de notre mission.

Froissé à juste titre de la façon cavalière avec laquelle le commandant du camp traite une mission scientifique officielle, j’ai recours au commandant supérieur, le colonel de la Roque, au général Allegro, gouverneur de l’Arad, et à l’intendant militaire de la Judie, dont nous avions, par discrétion, décliné les offres hospitalières à notre premier passage à Gabès ; nous les retrouvons encore plus obligeants que la première fois et nous prions nos hôtes d’accepter ici le témoignage de notre gratitude pour leur réception courtoise que nous ne saurions oublier.